Francis Hallé est décédé le 31 décembre 2025, à l’âge de 87 ans.
Lorsqu’on part, qu’arrive notre dernier souffle, toute notre vie défile devant nos yeux, dit-on. N’est-ce pas un peu le cas aussi pour ceux qui restent ? Tant de moments partagés reviennent tout à trac, envahissent l’esprit, puis petit à petit s’ordonnent, décantent. Émergent alors les souvenirs les plus forts, ceux qui resteront gravés à jamais dans notre cœur, écrivant une histoire propre à chacun.
Est-ce qu’on enjolive ?
Peut-être, certainement même, mais qu’importe…
L’expression « se faire un film » pourrait convenir pour cela.
Mon film avec Francis Hallé démarre en 1976, à la faculté des sciences de Montpellier où il enseignait la botanique depuis quelques années déjà. A cette date-là, il n’avait que 38 ans mais déjà une longue carrière de tropicaliste derrière lui, riche de ses séjours en Guyane, en Afrique et en Indonésie. L’architecture des arbres n’avait plus de secret pour lui. Avec le botaniste Roelof Oldeman, il les avait décortiqués, projetés dans l’espace et le temps pour en définir vingt-deux modèles depuis les forêts humides de Guyane, du Congo et de Côte d’Ivoire.
Quant-à-moi, 18 ans à peine, j’abordais ma nouvelle vie d’étudiante en biologie avec une relative nonchalance. Une insouciance qui se voulait certainement réparatrice des années difficiles que je venais de traverser. Il faut l’avouer, je n’étais pas très assidue aux enseignements magistraux. Un cours faisait pourtant exception, un cours à l’affluence insolente, à faire pâlir d’envie tout enseignant qui se respecte. Des étudiants massés dans un grand amphithéâtre, occupant jusqu’à la moindre marche pour écouter Francis Hallé. De quoi était fait ce cours pour nous sortir de l’ennui des autres cours magistraux ? Qu’est ce qui faisait la différence ? Était-ce l’attrait de l’exotisme ? Les projections de diapositives de forêts tropicales qui nous transportaient dans un autre monde ? Les ouvrages étalés devant nous qui nous faisaient rêver ? Une voix, un ton, un enthousiasme, mais aussi un engagement qui nous séduisaient ? A n’en pas douter, c’était tout cela à la fois. Un cours singulier, un cours à faire naître des vocations !
Combien de botanistes sont nés à écouter Francis sur les bancs de l’université ? Combien sont nés en l’écoutant plus tard, au fur et à mesure que sa voix s’amplifiait, prenait de l’importance dans un monde qui partait à vau-l’eau ? Beaucoup, mais pas assez selon lui qui a cherché toute sa vie à rallier les étudiants à la cause de la botanique. C’est dans cet esprit qu’il m’a accueilli un 27 février 1978 pour mon premier stage au labo, chargée du classement de ses diapos, bien avant d’y faire ensuite mon DEA[1] en 1982-83. Le labo (entendre, le laboratoire de botanique tropicale de l’Institut de botanique de Montpellier), qu’il dirigeait du haut d’une mezzanine, immergé dans la végétation et l’odeur de kréteks[2], vivait depuis le début des années 1970, au rythme des missions sous les tropiques dans lesquelles il entrainait tous les ans ses étudiants de DEA. En 1983, rompant avec ses habitudes, nous[3] avons exploré les forêts thaïlandaises en compagnie de son complice, le botaniste Patrick Blanc.
Son objectif : toujours mieux connaître et comprendre les arbres et les forêts tropicales pour développer la biologie végétale et soutenir l’essor de ces pays[4]. Son mot d’ordre : Dessiner ! Dessiner sans cesse, dessiner partout. Les dessins de Francis, réalisés d’un geste sûr et précis, sans fioriture mais non sans humour, remplissent une centaine de cahiers, 117 carnets exactement d’après les éditions Muséo[5][6] qui en ont édités une grande partie, 24 000 pages de croquis, près de 8 000 dessins. Des chiffres qui impressionnent ! Ces dessins sont devenus sa marque de fabrique. Le crayon était, selon lui, l’outil idéal pour bien observer les plantes, avoir une approche graphique des formes végétales et des structures de la végétation[7], fidèle à la réalité, certainement pas de l’art (il était ferme là-dessus). Pourtant ce sont bien ses dessins qui inspirèrent une exposition qui fit date, « Nous les arbres », à la fondation Cartier pour l’art contemporain en 2019… Pas de l’art ? Je n’en suis pas si sûre…
Chercher toujours plus loin, toujours plus haut. Sentir que c’est là que ça se passe. Le radeau des cimes, né en 1986 avec la complicité du pilote Dany Cleyet-Marrel et de l’architecte Gilles Ebersol, ouvre une nouvelle ère. S’en suivirent plus de trente ans d’exploration des canopées des forêts tropicales, l’endroit le plus vivant du monde, avec des centaines de scientifiques de toutes les nationalités. Des missions devenues une référence fondatrice, tant pour la recherche que pour le grand public, qui découvre alors avec surprise, cet homme, juché sur le toit des forêts, à travers des images inédites, d’une beauté saisissante.
En 1999, sonne l’heure de sa retraite universitaire dans un contexte de déclin de la botanique montpelliéraine, marqué par la fermeture de son laboratoire et par le démantèlement progressif de l’Institut de botanique, tandis que, à l’échelle nationale, la matière disparaissait de l’enseignement supérieur[8]. Difficile à accepter pour quelqu’un qui a professé sans se ménager, trente ans durant (1971–1999). Motivé par une discussion commune, il prendra la plume vingt ans après pour écrire à la Ministre de l’éducation nationale de l’époque (on est en 2019) demandant la reprise des enseignements de la botanique dans les universités, en son nom mais aussi au nom de Gilles Clément, Patrick Blanc, (+) Jean Marie Pelt, Marc André Sélosse et moi-même. En vain…
Plus d’enseignement, plus de labo, plus d’Institut de botanique, ne signifiait pas plus de détermination à convaincre… Il lui restait tant de pistes à explorer. Toutes les occasions d’intervention, tous les moyens, furent bons à cela.
L’écriture fut un relais important. Il y avait déjà eu, en 1993, un premier livre, Un monde sans hiver. A partir de 1999, c’est un véritable auteur qui se révèle. S’enchainent des livres-somme tout comme de petits textes bien sentis, dont Éloge de la plante (Le Seuil, 1999), Plaidoyer pour l’arbre (Actes Sud 2005), Aux origines des plantes (Fayard, 2008), La condition tropicale (Actes Sud, 2010), La vie des arbres (Bayard 2011), Du bon usage des arbres (Actes Sud 2011) et enfin, son dernier grand livre, La Beauté du vivant (Actes Sud, 2024). Un thème cher à son cœur.
Sur le plan de l’esthétique, les fleurs sont au sommet de la beauté des plantes. Comme les animaux, elles possèdent la beauté qui attire, écrit-il, ajoutant que la beauté du vivant, si nous la partageons avec des non-humains, doit avoir une valeur profonde et générale.
Dans le même temps, il devient un conférencier enthousiaste et infatigable, répondant à la moindre sollicitation, dans les endroits les plus improbables, pour sensibiliser grands et petits à la beauté des forêts, à l’altérité des arbres, mais aussi pour dénoncer la folie des hommes et…Aristote et Platon, ses deux ennemis : « Le premier, disait-il, nous a mis dans la tête jusqu’à aujourd hui, que les plantes, qui ne marchent ni ne parlent, sont une forme de vie inférieure et sans intérêt. Le second a orienté la botanique vers l’étude des organes sexuels des plantes qui sont de petites choses. Le végétatif est méprisé au point qu’une plante stérile ne mérite pas qu’on l’étudie. »


Toucher le plus grand nombre, dans toute la diversité des publics, relevait chez lui d’une véritable obsession. Inspiré par l’impact du Monde du silence de Cousteau, il s’est à son tour aventuré au cinéma. En 2013 naît ainsi Il était une forêt, le long métrage de Luc Jacquet. Un film pour transmettre des connaissances autant que des émotions, pour faire entendre la voix de la forêt.
On peut dire qu’il se sera essayé à toutes formes de médiation y compris le théâtre[11] ou très récemment la bande dessinée. Le Génie de la forêt, avec Vincent Zabus et Nicoby, sera le dernier ouvrage paru sous son nom[12].
Mais c’est la création d’une forêt primaire tempérée, une forêt en libre évolution, qui fut son ultime grand projet. Un projet immense, pensé à l’échelle des siècles et de dizaine de milliers d’hectares, à rebours des temporalités humaines. Jugé irréaliste par certains, voire insensé, il défendait ce projet avec constance et obstination, adoptant systématiquement le point de vue des arbres face aux objections de certains forestiers. Il s’agissait d’accepter de ne plus gérer la forêt, de laisser advenir un écosystème affranchi de toute exploitation, capable de retrouver sa complexité, sa mémoire et son temps long.
Il dérangeait à n’en pas douter. Mais, n’était-ce pas, au fond, la preuve de la portée de sa parole ?
Pour arriver à ses fins, on le sait, il faut être têtu, un brin de mauvaise foi, parfois même avoir « mauvais caractère ». Zep, l’auteur de bande dessinée « The end »[13] dont Francis est le héros, ne le représente-t-il pas sous les traits d’un botaniste bougon ? La journaliste Elisabeth Quin, quant-à-elle, justifiait de l’avoir invité dans l’émission 28 minutes par ces mots : Quel risque courait-on, l’an dernier (en 2016), à recevoir le botaniste Francis Hallé, qu’on voit rarement sur un plateau et qui a une manière bien à lui, très sauvage, de ne pas se donner tout à fait ?[14] Quel risque, en effet ?François Busnel, animateur de l’émission littéraire La grande librairie, l’a appris à ses dépens alors que Francis refusait en direct ses romans sous prétexte qu’il ne trouvait aucun intérêt à lire ce genre de littérature…
S’il n’aimait pas les romans, il avouait volontiers que son recueil préféré était « Le Dialogue de l’Arbre » de Paul Valéry[15]. Un texte dans lequel on trouve des choses essentielles, dont il retenait une phrase en particulier : « l’arbre fait voir son temps ». Un arbre c’est du temps rendu visible, renchérissait-il.
Au-delà de ces fragments de vie, mon film de souvenirs raconte avant tout l’histoire d’une amitié indéfectible, tissée jusqu’ à ses dernières semaines de sourires et de bienveillance, dont je conserve précieusement les nombreux témoignages, lettres, cartes, dédicaces, préfaces. Je garde aussi l’image d’un Francis indissociable d’Odile. Derrière chaque grand homme, dit-on, se cache une femme ; et cette femme c’est Odile. C’est aussi à elle que je pense en concluant cet hommage.
Véronique Mure,
Nîmes, le 5 janvier 2026
Addendum : Le film ne doit pas s’arrêter là. Il nous appartient d’en écrire la suite et de faire vivre les projets de Francis Hallé, avec les anciens du laboratoire, même si le temps a passé, mais surtout avec les jeunes générations qu’il a su toucher et inspirer.



[1] Diplôme d’études approfondies / Bac +5 (supprimé en 2006)
[2] Cigarettes indonésienne composées de tabac et d’un mélange de clous de girofle et d’une « sauce » aromatique comprenant entre autres des épices
[3] Daniel Barthélémy, Caroline Loup, Evelyne Costes et Alain Ralambondrainy, Véronique Mure
[4] Plaquette présentation du laboratoire de botanique tropicale, USTL Montpellier
[5] 50 ans d’observations dans les jardins botaniques du monde, MUSEO Éditions, 2016
[6] 30 ans d’exploration des canopées forestières tropicales, MUSEO Éditions, 2017
[7] Dix ans d’activité du laboratoire de botanique tropicale (1972 1982), Rapport, USTL Montpellier, février 1983.
[8] Question écrite n° 06169 de M. Emmanuel Hamel (Rhône – RPR) publiée dans le JO Sénat du 12/02/1998
[9] Conversation Francis Hallé /Patrick Blanc – la botanique ou la passion du génie végétal, in : Garden_Lab #9, Être botaniste, 2019
[10] La disputatio est un exercice de débat contradictoire qui vise à construire un raisonnement cohérent et à respecter la diversité des points de vue
[11] En 2021, avec son ami le comédien Philippe Sturbelle, il s’est essayé à l’écriture théâtrale. Le Théâtre des arbres mettait en scène, sans détour, la violence exercée par les humains sur les arbres et les forêts, jusqu’à imaginer leur vengeance. Une fable révélatrice de son regard sur l’humanité qui s’est muée en une lecture théâtralisée Coupez ! de P. Sturbelle, sur une idée de Francis Hallé et Vincent Lajarige. Pièce en 6 tableaux parallèles et un procès intenté par les arbres. Avec Catherine Sanchez, Philippe Sturbelle.
[12] Le Génie de la forêt, Francis Hallé et Vincent Zabus (scénario) et Nicoby (dessin), Albin Michel bandes dessinées, 2025
[13] Zep, The End, Rue de Sèvres, avril 2018
[14] Télérama 3530 06/09/17
[15] Valéry, P., Le Dialogue de l’Arbre, texte présenté à l’Académie Française le 25 octobre 1943. Texte intégral : https://www.academie-francaise.fr/le-dialogue-de-larbre











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