A l’ombre des arbres – habiter la chaleur en Méditerranée

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A l’ombre des arbres – habiter la chaleur en Méditerranée

La Méditerranée, une civilisation de l’ombre

Le sud intériorisé, presque mystique dont la lumière a quelque chose à voir avec le sacré. Le Sud. Les Suds. L’ailleurs. L’au-delà des plaines et des montagnes. L’au-delà des mers. L’au-delà du visible. L’au-delà du miroir. Lumière, oui, voilà le Sud au plus près, au plus profond, au plus mystérieux. Voilà ce qu’il restera de ce voyage intuitif, de ce périple initiatique : quelque chose de familier et d’inaccessible, une sensation d’intimité voilée, une présence diffuse, fragile, quelque chose qu’on croit porter à l’intérieur de soi et qu’on a tant de mal à exprimer. Mistral et Fayet, ces ancêtres enfin réunis, n’ont pas d’autre message à transmettre. Et c’est Camus, digne héritier, qui prolonge leur songe dans sa préface au livre culte de Jean Grenier, les lles : « Ceux que la lumière et les collines comblent à toute heure du jour, ils n’espèrent plus. Ils ne peuvent que rêver d’un ailleurs imaginaire. Ainsi, les hommes du Nord fuient aux rives de la Méditerranée ou dans les déserts de la lumière. Mais les hommes de la lumière, où fuiraient-ils, sinon dans l’invisible ? »

Jacques Maigne, Mistral magistral, Libération 2009
Rue de Bernis, Nîmes (30) @V.Mure

La Méditerranée est souvent célébrée pour sa lumière. Depuis l’Antiquité, voyageurs, peintres et écrivains en ont exalté l’éclat, la transparence et la puissance. Pourtant, cette lumière possède son revers. En été, elle devient brûlante, parfois écrasante. Dans des régions où les températures élevées rythment la vie pendant plusieurs mois, la question n’a jamais été seulement de profiter du soleil, mais d’apprendre à vivre avec lui. C’est sans doute de cette nécessité qu’est née l’une des plus anciennes cultures de l’habiter, mais aussi du circuler, la culture de l’ombre.

Par son « discours sur le planter des arbres, alignement et confusion » du Théâtre d’agriculture et mesnage des champs, édité en 1600, l’agronome cévenol Olivier de Serres est l’un des premiers précepteurs pratiques des plantations d’arbres. Dans cet ouvrage essentielil nous enseigne que « planter les arbres à la quinquonce et droitement alignés par “rengés“ est chose magnifique. ». Il préconise de planter des chênes, des tilleuls, des ormes et des frênes pour leur solidité, leur longévité et leur capacité à offrir une ombre agréable et salutaire.[1]

A propos des arbres fruitiers, il écrit  : « Car depuis leur première jeunesse, jusques à leur dernière vieillesse, en tout temps et toutes saisons, vêtus et dépouillés de feuille, donnent matière de contentement : pour leurs salutaires ombrages de l’été, assuré rempart contre les vents de l’hiver, et joyeuse retraite des oiseaux durant l’année. »[2]

Cependant, l’ombre n’est pas qu’un simple effet produit par les arbres. Elle représente bien plus que cela. Bien avant que les notions d’îlot de fraicheur, de confort thermique ou d’adaptation climatique n’apparaissent, les méditerranéens avaient compris que la qualité d’un lieu dépendait de sa capacité à offrir de l’ombre. Une place, une cour, un jardin ou un chemin n’étaient pleinement habitables que s’ils ménageaient un refuge contre l’ardeur du soleil en été.

La recherche de fraîcheur estivale a profondément façonné les paysages urbains sur le pourtour méditerranéen. L’orientation des rues, leur étroitesse, les patios intérieurs, les pergolas, les voilages, les persiennes aux fenêtres, les fontaines et les arbres participent d’une même intelligence climatique. Espaces publics ou espaces privés associent depuis des siècles l’eau, la pierre et la végétation pour construire des lieux où l’air et la lumière sont filtrés plutôt qu’exclues. L’ombre n’y est jamais l’opposé de la lumière ; elle en est le complément indispensable.

Tèse provençale – Baudouvin, La Valette-du-Var (83) @V.Mure

La manière d’habiter le climat dépasse largement les seules considérations matérielles. Augustin Berque parle d’une société qui construit son milieu autant qu’elle s’y adapte[3]. L’arbre n’y est pas un simple élément du décor, il participe de l’organisation même de l’espace habité.

La culture méditerranéenne de l’ombre relève de ce que Bernard Lassus appelait les « habitants paysagistes »[4]. Dans l’espace domestique, bien avant que les paysagistes ou les urbanistes ne s’intéressent au confort climatique, les habitants façonnaient eux-mêmes leurs lieux de vie. Le choix d’un platane devant une maison, d’un figuier près du puits, d’une tonnelle de vigne relevait d’une connaissance empirique où l’arbre participait pleinement à l’art d’habiter.

Bastide Montgolfier, Marseille (13) @V.Mure

Dans l’univers des mazets nîmois que j’ai particulièrement étudié [5], tout est pensé en fonction de la course du soleil. Le choix des arbres, leur emplacement, l’installation d’une tonnelle ou d’un simple banc traduisent une recherche de qualité de vie adaptée au climat.

La Société d’horticulture du Gard, dans un bulletin de 1892, encourage ses adhérents « créer » de l’ombre : « Ce qu’il faut pour le bonheur du mazetier, c’est de l’air, du soleil, un bon abri en hiver, de l’ombre, de la fraîcheur et des fleurs en été. L’ombre d’abord c’est bien le plus enviable ; c’est donc de cela que le mazetier doit se préoccuper avant tout. C’est vers ce but que doit tendre tous ses efforts et quelle que soit l’aridité de son sol, il est possible d’y parvenir avec un peu de persévérance et d’énergie et cette vertu n’est certainement pas celle qui fait défaut au mazetier. »

Une hiérarchie aujourd’hui oubliée : avant les fleurs, avant les fruits, avant même l’esthétique du jardin, il fallait créer de l’ombre pour vivre confortablement durant les longues journées d’été. Une ombre comme art de vivre.

« …afin que l’on voit bientôt les maisonnettes blanches des mazets parsemées sur les collines, disparaître sous une verdure relativement luxuriante, donnant de l’ombre, embellissant ces jardins arides en remplacement du traditionnel cyprès, unique charmille à l’ombre de laquelle on cherche en vain un refuge contre les rayons brûlants du soleil. »

Obtenir l’ombre, chose si appréciable sous le soleil du midi…

« L’été quand la chaleur accable

Du soleil on brave l’ardeur,

Sous une tonnelle agréable

Qui donne l’ombre et la fraîcheur

Alors le bon vin qu’on déguste

Semble plus doux, plus fin, meilleur !

Peut-on blâmer sans être injuste

la mazet du travailleur ? »

Marcel Boyer

Les gestes quotidiens témoignaient de cette attention constante.

Dans son livre sur les jardins de Provence[6], Michel Racine rapporte que, dans un village du Vaucluse, le banc public est mobile, les habitués le déplaçant au gré de leur recherche de soleil et d’ombre.

Dans les mazets, au contraire, c’est en général deux bancs fixes que l’on trouve. L’un à la « cagne » pour se réchauffer les jours d’hiver, l’autre à l’abri de la lumière pour échapper à la chaleur de plomb des jours d’été. Celui-ci est placé sous la tonnelle ou sous un arbre minutieusement choisi pour la qualité de l’ombrage qu’il diffuse.[7]

Ainsi s’est élaborée, au fil des siècles, une véritable civilisation de l’ombre. Celle-ci ne répond pas seulement à un besoin de protection contre la chaleur ; elle organise les usages, les rencontres et les rythmes de la vie quotidienne. Sous les arbres, on travaille, on lit, on converse, on partage les repas, on fait la sieste. L’ombre devient un espace de sociabilité autant qu’un espace de fraîcheur.

Pour habiter durablement la lumière méditerranéenne, il faut d’abord savoir cultiver l’ombre.

L’arbre, architecte du climat

L’ombre d’un arbre ne se réduit pas à une simple projection sur le sol. Elle résulte d’un ensemble de phénomènes biologiques qui modifient profondément le climat local. Sous une même température extérieure, chacun fait l’expérience d’une différence sensible entre l’ombre d’un arbre ou d’une tonnelle végétalisée et celle d’un auvent ou d’un parasol. Cette sensation ne relève pas seulement du confort psychologique ; elle traduit un fonctionnement physique propre au végétal.

Le premier mécanisme est l’interception du rayonnement solaire. Le houppier agit comme un filtre. Une partie de l’énergie lumineuse est absorbée par les feuilles, une autre est réfléchie vers l’atmosphère, tandis qu’une troisième traverse la couronne sous forme d’une lumière diffuse. Contrairement à une couverture opaque, le feuillage laisse passer une part du rayonnement. L’ombre qui en résulte n’est jamais uniforme. Elle est mouvante, traversée de taches lumineuses qui évoluent au rythme du vent et de simples courants d’air. Cette qualité de lumière explique en partie le confort ressenti sous les grands arbres.

Mais l’originalité de l’arbre réside surtout dans sa capacité à transformer l’énergie solaire. Les feuilles utilisent une partie du rayonnement pour assurer la photosynthèse, tandis qu’une quantité importante d’énergie est dissipée grâce à la transpiration. En puisant l’eau dans le sol puis en la restituant sous forme de vapeur, l’arbre consomme de la chaleur et rafraîchit l’air qui l’entoure. Ce phénomène maintient les feuilles à une température bien inférieure à celle des surfaces minérales ou des dispositifs artificiels exposés au soleil. On comprend mieux l’importance de cette « climatisation » quand on sait que, pour beaucoup d’arbres, les premiers signes de stress apparaissent lorsque la température de l’air ambiant est autour de 35 à 40 °C. A partir de 45 à 50 °C, des valeurs régulièrement atteintes en été désormais, les tissus peuvent subir des dommages sévères. Au-delà de 60 °C, les seuils létaux sont atteints avec des destructions cellulaires irréversibles.

Les mesures réalisées à Arles dans le cadre de la résidence Acclimatation(s)[8]illustrent ce fonctionnement. Alors que la toile d’un parasol peut flirter avec les 60°C en plein été, la face inférieure des feuilles d’un platane ou d’un micocoulier demeure sensiblement inférieure à celle de la température de l’air (27°C Vs 31°C). L’arbre ne se contente donc pas de masquer le soleil ; il produit un véritable microclimat où la chaleur est continuellement régulée par son activité physiologique. Cette différence explique pourquoi l’impression de fraîcheur est beaucoup plus marquée sous un arbre que sous une structure artificielle.

La comparaison avec le parasol est particulièrement éclairante. Tous deux réduisent le rayonnement direct, mais la similitude s’arrête là. Alors que le parasol accumule rapidement la chaleur qu’il reçoit et peut devenir lui-même une source de rayonnement, l’arbre, au contraire, reste un Être vivant en équilibre permanent avec son environnement. Son feuillage transpire, renouvelle l’air, humidifie l’atmosphère et participe au brassage des masses d’air. Autour de lui, la température, l’humidité et la circulation de l’air se modifient simultanément. L’ombrage végétal ne constitue donc pas une simple protection contre le soleil ; il crée un microclimat particulier.

L’efficacité de ce processus dépend directement de l’envergure de l’arbre. Plus le houppier est développé, plus la surface foliaire est importante et plus les échanges avec l’atmosphère sont intenses. Les grands arbres possèdent ainsi une capacité de rafraîchissement sans commune mesure avec celle des jeunes plantations. Leur vaste couronne intercepte davantage de rayonnement, leur système racinaire profond leur permet de maintenir une transpiration abondante pendant les périodes sèches et leur masse végétale agit comme un véritable régulateur thermique.

Les vétérans fournissent une ombre généreuse que n’offrent évidemment pas de petits arbres. Le calcul est vite fait. Un jeune platane d’environ 3 mètres de hauteur diffuse une ombre de l’ordre de 5 à 10 m² en projection directe de sa couronne sous un soleil haut, alors que pour un sujet de 20 mètres de haut, avec une couronne de 10 à 15 m de diamètre, la surface projetée sous un soleil au zénith passe à environ 80–180 m².

Cette différence est essentielle. Un jeune arbre peut annoncer une forêt future, mais il ne remplace pas immédiatement un arbre centenaire. Plusieurs décennies sont nécessaires pour qu’un houppier acquière les dimensions suffisantes pour produire une ombre étendue et un rafraîchissement significatif. Les grands arbres représentent ainsi un capital climatique construit lentement par la croissance végétale.

La qualité de l’ombre d’un arbre, sa fraîcheur, ne provient pas uniquement de l’écran qu’il oppose au soleil, mais du fonctionnement permanent d’un Être vivant qui échange continuellement avec l’air, l’eau et la lumière. Cette capacité à fabriquer un microclimat constitue sans doute l’une des plus remarquables contributions des arbres à l’habitabilité des paysages méditerranéens.

Les qualités d’ombrage des arbres

Cependant, toutes les ombres ne se ressemblent pas. Cette évidence, longtemps familière aux jardiniers et aux paysans, est aujourd’hui largement oubliée. Chaque espèce offre une ombre différente. Certaines ombres sont fraîches et profondes, d’autres demeurent lumineuses ; certaines invitent au repos, d’autres laissent encore sentir la chaleur du soleil. Chacun fait l’expérience de sensations très différentes selon qu’il s’abrite sous un platane, un figuier, un pin ou un tilleul. L’ombre est une qualité propre à chaque arbre, au même titre que son port, son feuillage ou sa floraison. Il y en a de bonnes mais aussi des mauvaises, comme celle du pin jugée beaucoup trop chaude en été ou celle du noyer dont la réputation de maléfique est cèlèbre en Provence comme en Languedoc.

Ces différences tiennent d’abord à l’architecture de l’espèce. La forme du houppier, la disposition des branches, la densité du feuillage, la taille et l’orientation des feuilles déterminent la manière dont la lumière traverse la couronne. Elles influencent également la circulation de l’air et l’intensité de la transpiration. L’ombre n’est donc pas une caractéristique secondaire ; elle constitue l’une des expressions les plus sensibles de la biologie de l’arbre.

Le platane demeure la grande référence des arbres d’ombrage en Méditerranée. Arbre de première grandeur (jusqu’à 45m de haut), son houppier ample, largement étalé, offre une couverture continue qui protège efficacement du rayonnement solaire. Les grandes feuilles palmées interceptent une part importante de la lumière tout en laissant filtrer une clarté douce, toujours animée par le vent, offrant une ombre légère. Cette combinaison explique la sensation de fraîcheur particulière que procurent les vieux platanes des places, des promenades ou des canaux. Leur ombre est à la fois dense et lumineuse, protectrice sans être obscure.

Feuillage des platane @V.Mure

Pline l’Ancien en vantait les mérites au 1er siècle de notre ère : « Mais qui ne s’étonnera à juste titre qu’on fasse venir d’un monde étranger un arbre, uniquement pour son ombrage ? Je parle du platane (Platanus orientalis, L.), qui, apporté d’abord à travers la mer Ionienne dans l’île de Diomède pour le tombeau de ce héros, passa de là en Sicile : c’est un des premiers arbres exotiques qui ait été donné à l’Italie ; déjà il est arrivé jusque chez les Morins et le sol qu’il occupe est même sujet à tribut, de sorte que les nations payent pour avoir de l’ombre. »[9]

Les lettres de Pline le Jeune (neveu et fils adoptif de Pline l’Ancien) témoignent quant-à-elles, de la place occupée par l’ombre du platane dans l’art de vivre romain. Les jardins de ses villas avec leurs allées bordées de platanes, leurs portiques ouverts sur la végétation, les pergolas et les bassins composaient un paysage destiné à la promenade, à la lecture et à la conversation. L’ombre y devient une architecture invisible, qui organise les usages autant qu’elle procure la fraîcheur.

« À peu près en face du milieu du portique se trouve un appartement en retrait qui entoure une petite cour ombragée par quatre platanes. Entre ces arbres, de l’eau coule d’un bassin de marbre et baigne de gouttes légères les platanes et ce qui se trouve sous les platanes. (…) Il y a une autre chambre pleine de verdure et d’ombre données par le platane tout proche, ornée dans sa partie basse d’un lambris de marbre. » [10]

Le naturaliste Antoine Pluche relevait cet attrait pour les platanes du monde Romain dans son Spectacle de la nature, en 1748. « La fortune du plane (platane) a bien changé. Sa belle ombre l’avoir mis en grande vogue parmi les Grecs et parmi les Romains. Ils se plaisòient à en élargir la tête, et à pratiquer au milieu de son feuillage une grande salle à manger. Ils le plantoient dans leurs jardins, dans les avenues des maisons de campagne, et partout. Vous avez dû voir les plaintes qu’Horace fait de cet usage. Je me les rappelle. Il trouvoit étrange que le plane (platane), qui ne donne qu’une ombre stérile, se multipliât plus que l’orme qu’on rendoit utile et fécond par son mariage avec la vigne (cf Ode II, 15). »

Le micocoulier résistant à la sécheresse et aux vents, possède un feuillage caduc qui procure une belle ombre printanière et estivale. Une qualité recherchée dans les villes du Midi.

Sous les lumières tamisées des micocouliers, les terrasses de café du boulevard Victor Hugo rejouent ad libitum la même scène rassurante d’une ville intacte, familière, bon enfant.[11]

Feuillage du micocoulier ©V.Mure

Le figuier crée une atmosphère tout à fait différente. Son houppier enveloppant, à hauteur d’homme, dessine un espace intime, presque domestique. Les larges feuilles découpées interceptent fortement le rayonnement tout en laissant circuler l’air. La fraîcheur qui en résulte est immédiate et enveloppante. Il est présent près des maisons, des puits et des jardins potagers. Son ombre invite naturellement au repos et aux activités qui demandent calme et proximité, lire, discuter, enseigner, faire la sieste. L’ombre devient presque une salle d’étude naturelle. On retrouve ici un parallèle avec le platane des philosophes grecs, sous lequel Platon situe le dialogue du Phèdre. Saint Augustin évoque à plusieurs reprises le figuier comme lieu de conversion et de méditation, en écho à son propre itinéraire spirituel. L’image rejoint celle de Nathanaël. Être « sous le figuier », c’est déjà être dans une disposition d’écoute de la Parole.

Figuier Port-St-Louis-du-Rhône (13) @V.Mure

Le tilleul produit une ombre fraîche, dense mais jamais pesante. Son feuillage abondant diffuse une lumière douce qui reste agréable même au cœur de l’été. La floraison ajoute une dimension sensorielle particulière grâce à son parfum qui imprègne l’atmosphère. Il est souvent présent sur les places publiques, les cours d’école ou les jardins où l’on recherchait à la fois la fraîcheur et le plaisir du séjour. Cependant son ombre est jugée par certains trop froide et « pouvant faire perdre la voix ou donner mal au rein« …

Tilleul Jardin du Museum d’histoire naturelle, Nîmes (30) @V.Mure

Le pin présente des caractéristiques très différentes. Son feuillage persistant, tout en hauteur, avec ses aiguilles riches en résines, laissent plus ou moins filtrer la lumière en fonction des espèces. L’ombre demeure chaude et odorante, remplie des senteurs balsamiques des terpènes que le soleil « arrache » à l’arbre. Elle protège davantage de l’éblouissement que de la chaleur elle-même. Le pin offre ainsi moins une ombre de refuge qu’une ombre dans les paysages où leur haute silhouette se détache dans le ciel de façon singulière.

Pin d’Alep, la Valentine Marseille (13) @VMure

Au XIXe siècle, les pins d’Alep sont catégoriquement déconseillés dans les jardins des mazets nîmois.

 Leur « ombrage est désagréable car il est très chaud en été et très froid en hiver, en continuant de nous priver des rayons solaires en cette dernière saison où il fait si bon s’y réchauffer, et qu’au lieu de la chaleur que vous rechercherez à cette époque ils vous procureront un courant d’air glacé occasionn‚ par leur tête touffue sous laquelle le mistral s’engouffre comme un torrent. »[12]

Le cyprès, avec son port étroit et vertical, n’est pas un arbre d’ombrage au sens classique. La surface projetée au sol reste limitée, mais la densité de son feuillage procure localement une fraîcheur étonnante. Dans les paysages méditerranéens, il joue davantage un rôle architectural que climatique. Il ponctue les horizons, encadre les entrés, accompagne les escaliers, sans constituer un vaste espace de séjour. C’est un arbre du passage.

Jean Giono, qui sait si bien décrire la chaleur des collines et la fraîcheur qu’offre un arbre isolé, écrit à propos du cyprès :

« Son ombre étroite mais dense échancre la brûlure de l’été, il suffit alors d’un seul cyprès pour protéger un homme. L’un à l’autre unis, l’homme au tronc de l’arbre appuie ses épaules et attend, doublé de cette patience végétale, que l’heure ardente passe. »

Toute l’expérience du Midi tient dans cette phrase. L’ombre ne masque pas le soleil, elle ouvre simplement un refuge où l’homme peut reprendre souffle.

Pour Victor Hugo, l’ombre du cyprès est sombre et froide dans le paysage, en référence àson statut d’arbre funéraire

« Cette tribune détruite, il la reconstruit… Dans la solitude… avec l’ombre des cyprès… et de cette solitude, de cette herbe, de ces cyprès, de ces cercueils disparus… Il en sort le cri déchirant de l’humanité. »

Victor Hugo (Sur la tombe de Louise Julien) Actes et paroles II p.53.

« J’entends dans les cités, plein d’un bruit de chaînes,

Et d’un brouillard pareil à l’ombre des cyprès,

La respiration de la haine trop près. »

Victor Hugo L’année terrible. Reliquat p.283

« O brutes, vous changez en pains de sucre verts

Le Cèdre et le cyprès, géants d’ombre couverts. »

Victor Hugo – L’âne p.337
Cyprès du cimetière St Baudile à Nîmes (30) @VMure

Le noyer occupe, quant-à-lui, une place singulière. Son houppier très développé produit une ombre profonde et fraîche qui a longtemps été recherchée pendant les fortes chaleurs. Les observations anciennes lui attribuaient pourtant une réputation ambiguë. On déconseillait de séjourner longtemps sous ses branches ou d’y installer certaines cultures.

Olivier de Serre y consacre un paragraphe[13] :

Le noyer nuit par ses racines et ombrages. Selon l’étymologie de son nom, le noyer nuit, principalement aux bons labourages, ses racines occupant importunément le fonds ; et ses rameaux par grands ombrages, l’air, au détriment de toutes sortes de graine, fait qu’avec grande raison les meilleurs mesnagers ne logent les noyers ailleurs que là où ils ne peuvent beaucoup nuire. Tel lieu se prend les orées des champs joignant les chemins, les valons près des ruisseaux, et autres pareils endroits, où la terre étant bonne, ne peut, à cause de son assiette, servir à autre chose.

Aujourd’hui, ces croyances trouvent une explication dans la production de composés allélopathiques, notamment la juglone, qui limitent le développement de nombreuses plantes voisines. Cette particularité rappelle que la qualité d’une ombre ne dépend pas seulement de son intensité lumineuse mais également des interactions biologiques qu’elle entretient avec son environnement.

En synthèse écoutons Pline l’Ancien :

« Les ombres ont certaines propriétés, celle du noyer est fâcheuse et nuisible, même à l’homme, à qui elle donne mal à la tête, et elle l’est à tout ce qui croit alentour. Le pin tue aussi les herbes. (…) le cyprès n’en laisse point tomber : l’ombre de cet arbre est très petite, et ramassée sur elle-même. Celle du figuier, quoique étendue, est légère ; aussi ne défend-on pas de le planter parmi les vignes.

Celle des ormeaux est douce, et même nutritive pour tout ce qu’elle couvre. Atticus* pourtant la met aussi au nombre des plus nuisibles ; je ne doute pas qu’il n’en soit ainsi quand on laisse les branches s’allonger, mais je crois qu’elle ne fait aucun mal quand les branches sont courtes. Le platane a aussi une ombre favorable, bien qu’épaisse il faut ici consulter non le soleil, mais le gazon, qui y forme des tapis plus verdoyants que sous tout autre ombrage. Le peuplier ne demande pas d’ombre, à cause du jeu de ses feuilles : celle de l’aune est épaisse, mais nutritive pour les plantes. La vigne se suffit : la feuille en est mobile, et, grâce à de fréquents déplacements, elle tempère le soleil par l’ombre, de même qu’elle sert d’abri contre une pluie battante. Presque tous les arbres dont le pétiole est allongé ont une ombre légère. »[14]

*Titus Pomponius Atticus, célèbre propriétaire romain.

Feuillage de peuplier noir @V.Mure

Cette diversité témoigne du fait que planter un arbre ne revient jamais à créer une ombre abstraite. Chaque essence construit une ambiance particulière, faite d’un équilibre propre entre lumière, fraîcheur, mouvement de l’air et perception de l’espace. Les anciens jardiniers méditerranéens possédaient une connaissance très fine de ces qualités. Ils choisissaient leurs arbres non seulement pour leur croissance ou leur résistance, mais aussi pour la nature de l’ombre qu’ils offriraient.

La culture de l’ombre : de l’Antiquité à nos jours

Depuis l’Antiquité, les arbres offrent aux hommes bien davantage qu’un refuge contre l’ardeur du soleil. Ils créent un espace propice à la pensée, à la méditation, à la transmission du savoir, à la rencontre et à la contemplation. Il est remarquable de constater que, dans toutes les grandes traditions méditerranéennes, les moments fondateurs de la philosophie, de la religion ou de la littérature se déroulent presque toujours sous un arbre.

Cette association entre l’ombre et la pensée apparaît dès les origines de la philosophie grecque. Dans le Phèdre, Platon conduit Socrate hors des murs d’Athènes, sur les rives de l’Ilissos. Avant même que ne commence le dialogue, il décrit avec précision le lieu choisi : un vaste platane, une source fraîche, une prairie, une légère brise et le chant des cigales. Rien n’est laissé au hasard. La qualité du lieu prépare la qualité de la réflexion. La philosophie naît dans un paysage où le corps trouve d’abord le repos avant que l’esprit puisse s’élever.

« Par Héra ! Le bel endroit pour s’arrêter ! Ce haut platane étend largement ses branches… Et cette source délicieuse, qui coule sous le platane ! Son eau est bien fraîche, mon pied le sent… Observe, je te prie, comme la brise est agréable en ce lieu – quel charme, quelle douceur ! C’est le chant léger de l’été, qui répond au cœur des cigales. Mais le plus exquis, c’est l’herbe : elle couvre une pente douce, et permet si l’on s’étend d’avoir la tête parfaitement à l’aise. » [15]

Quelques décennies plus tard, Aristote poursuivra cette tradition dans le Lycée. Son enseignement se déroule en marchant sous les portiques et les arbres, donnant naissance à l’école dite « péripatéticienne ». La pensée occidentale est ainsi née à l’ombre des arbres.

Les auteurs latins expriment une sensibilité voisine. Sénèque raconte l’émotion que lui inspire une antique forêt dont les arbres immenses cachent le ciel par l’épaisseur de leurs frondaisons. Le silence, la pénombre et la majesté des lieux lui donnent le sentiment d’une présence qui dépasse l’homme.

Si tu arrives devant une futaie antique d’une hauteur extraordinaire, bois sacrés où la multiplication et l’entrelacs des branches dérobent la vue du ciel, la grandeur des arbres, la solitude du lieu impressionnant de cette ombre si épaisse et si continue au milieu de la libre campagne te feront croire à une divine présence.[16]

Puis Sénèque poursuit en citant Virgile : « Quel dieu habite là, on ne sait ; mais là habite un dieu ».[17]

Micocoulier Théâtre antique Arles (13) @V.Mure

Le bois sacré apparaît comme le premier sanctuaire, bien avant les temples édifiés par les hommes. L’ombre n’est plus seulement protectrice ; elle devient un espace où le monde visible laisse pressentir une réalité plus vaste.

Bien avant d’être un élément de confort thermique, l’ombre fut une condition propice la naissance de la pensée.

Cette même idée traverse les traditions bibliques. Le figuier y occupe une place privilégiée. Il est l’arbre de l’étude, de la paix et de la sagesse. La lecture ou la méditation sous un figuier est déjà présente dans la tradition biblique puis rabbinique.

Chez le prophète Michée comme chez Zacharie, le temps de la paix est celui où chacun peut demeurer « sous sa vigne et sous son figuier ». Cette image ne renvoie pas seulement à l’abondance ; elle exprime une société apaisée où chacun dispose d’un lieu de repos, d’hospitalité et de liberté. L’arbre devient le signe d’un monde réconcilié.

Nathanaël lisait ou méditait la Torah sous un figuier lorsque Jésus l’y aperçoit. Ici, les maîtres d’Israël observent que le figuier ne livre pas tous ses fruits en une seule fois. Il faut revenir régulièrement pour cueillir les figues arrivées à maturité. Ils y voient une image de l’étude de la Torah. Chaque lecture révèle un sens nouveau, chaque retour sur le texte permet une compréhension plus profonde. L’ombre du figuier devient naturellement le lieu de la lecture, de la méditation et de la connaissance. C’est dans cette perspective que s’éclaire le passage de l’Évangile selon Jean où Jésus déclare à Nathanaël : « Je t’ai vu sous le figuier. » Les premiers commentateurs comprennent aussitôt que Nathanaël y médite les Écritures. Être assis sous un figuier signifie déjà être engagé dans une démarche intérieure.

Figuier Marseille (13) @V.Mure

Le figuier représente donc bien davantage qu’un arbre fruitier. Il devient l’image d’une société réconciliée, où chacun peut vivre à l’abri, recevoir ses voisins et goûter la paix.

Avant même l’invention des bibliothèques ou des universités, le feuillage du figuier offrait un espace naturellement propice à la lecture, à l’enseignement et à la méditation. Les textes bibliques, la littérature rabbinique et l’Évangile convergent vers cette idée : la sagesse aime l’ombre, parce que l’ombre protège de l’éblouissement, ralentit le temps et crée les conditions de l’attention.

Saint Augustin prolongera cette tradition en faisant du jardin et de l’arbre les lieux privilégiés du retour à soi. Le silence, la pénombre et la présence végétale favorisent une attention qui ouvre à la conversion et à la contemplation. D’une culture à l’autre, l’arbre devient ainsi le compagnon de la vie spirituelle.

Au XVIᵉ siècle, Ronsard est l’un des premiers à dénoncer la disparition des grands arbres dans son Élégie contre les bûcherons de la forêt de Gastine. En pleurant la forêt abattue, il ne regrette pas seulement un paysage ; il déplore la disparition d’un monde vivant où hommes, animaux et divinités trouvaient refuge. L’ombre devient déjà un patrimoine menacé.

Combien de feux, de fers, de morts et de détresses

Mérites-tu, méchant, pour tuer nos déesses ?

Forêt, haute maison des oiseaux bocagers !

Plus le cerf solitaire et les chevreuils légers

Ne paîtront sous ton ombre, et ta verte crinière

Plus du soleil d’été ne rompra la lumière (…) .

Ronsard, 1550

Victor Hugo lui donne une tout autre dimension. Chez lui, les arbres accompagnent les grandes émotions humaines. Les jardins où se rencontrent Marius et Cosette, les promenades solitaires ou les cyprès des cimetières ne constituent jamais de simples décors. L’ombre participe au récit. Elle protège les confidences, accompagne l’amour, le deuil ou la méditation et traduit les mouvements les plus profonds de l’âme.

Un jour, l’air était tiède, le Luxembourg était inondé d’ombre et de soleil, le ciel était pur comme si les anges l’eussent lavé le matin, les passereaux poussaient de petits cris dans les profondeurs des marronniers, Marius avait ouvert toute son âme à la nature, il ne pensait à rien, il vivait et il respirait, il passa près de ce banc, la jeune fille leva les yeux sur lui, leurs deux regards se rencontrèrent. Victor Hugo, Les Misérables, Livre 3, 1862.

Paul Verlaine franchit une étape supplémentaire. Dans L’Ombre des arbres, le paysage cesse d’être extérieur au poète. Les feuillages reflétés dans l’eau deviennent le miroir de son état intérieur. L’ombre n’est plus seulement un lieu ; elle devient une émotion.

L’ombre des arbres dans la rivière embrumée

Meurt comme de la fumée

Tandis qu’en l’air, parmi les ramures réelles,

Se plaignent les tourterelles.

Combien, ô voyageur, ce paysage blême

Te mira blême toi-même,

Et que tristes pleuraient dans les hautes feuillées

Tes espérances noyées !

Verlaine [18]

À l’autre extrémité du monde, Jun’ichirō Tanizaki apporte enfin une réflexion d’une étonnante proximité. Dans Éloge de l’ombre, il montre que la beauté naît moins de la pleine lumière que des nuances, des demi-teintes et des pénombres. Sans parler des paysages méditerranéens, il rejoint pourtant leur expérience la plus profonde. Les grands arbres ne produisent jamais une obscurité uniforme ; ils composent une lumière vivante, mouvante, où l’ombre devient elle-même une matière.

À travers ces traditions philosophiques, religieuses, populaires et littéraires, une même évidence s’impose. Depuis plus de deux millénaires, l’ombre accompagne les gestes essentiels de l’existence. On y apprend, on y prie, on y lit, on y travaille, on y converse, on y rêve, on y aime. Les sociétés méditerranéennes n’ont jamais considéré les arbres comme de simples éléments du paysage. Elles leur ont confié une fonction beaucoup plus fondamentale : rendre le monde habitable, non seulement pour le corps, mais aussi pour l’esprit.

Parc des Alyscamps @V.Mure

L’ombre, un patrimoine pour les villes de demain

L’ombre n’est pas seulement le lieu de la pensée ou de la prière, on l’a vu ; elle est aussi un art d’habiter. Les sociétés méditerranéennes ont très tôt compris qu’il était possible de construire avec les arbres un climat favorable à la vie quotidienne.

L’arbre rend la place habitable. En tenir compte est devenu une urgence alors que les épisodes de canicules deviennent plus longs, plus fréquents et plus intenses. Les surfaces minérales accumulent l’énergie solaire tout au long de la journée avant de la restituer pendant la nuit, limitant le refroidissement de l’air et accentuant les phénomènes d’îlot de chaleur. Face à cette évolution, la question qui se pose est de savoir comment organiser l’ombre aujourd’hui.

Cette nouvelle approche conduit à regarder autrement les arbres existants. Un grand platane, un micocoulier centenaire ou un vieux tilleul représentent bien davantage qu’un patrimoine végétal. Ils constituent un patrimoine climatique dont la valeur résulte de plusieurs décennies de croissance. Leur houppier, leur système racinaire et leur surface foliaire sont le fruit d’un temps long qu’aucun aménagement ne peut recréer rapidement. La disparition d’un grand arbre ne signifie donc pas seulement la perte d’un individu remarquable ; elle efface instantanément un microclimat construit au fil des années.

A l’ombre des platanes @V.Mure

Cette prise de conscience devrait aussi conduire les urbanistes à raisonner non plus en nombre d’arbres plantés, mais en qualité d’ombrage. Ce n’est plus seulement la présence de végétation qui importe, mais la continuité des espaces frais qu’elle permet de créer. Les parcours piétons, les places publiques, les cours d’école, les jardins ou les équipements collectifs sont désormais pensés comme autant de lieux où l’ombre devient un élément essentiel de l’habitabilité.

Une telle évolution suppose cependant de retrouver une culture de l’arbre que les générations précédentes possédaient intuitivement. Choisir une essence, prévoir son développement, anticiper la dimension future de son houppier, accepter le temps nécessaire à sa croissance relèvent d’une véritable vision du paysage. Les anciens plantaient souvent pour leurs enfants ou leurs petits-enfants, conscients qu’ils ne profiteraient jamais pleinement de l’ombre qu’ils étaient en train de créer. Cette patience apparaît aujourd’hui comme une leçon de responsabilité envers les générations futures. Ne disait-on pas autrefois :

« Olivier de ton aïeul, châtaignier de ton père, mûrier et vigne de toi-même »

L’ombre mérite désormais d’être considérée comme un patrimoine à part entière. Comme l’eau d’une fontaine, le silence d’un cloître ou la fraîcheur d’une source, elle participe à la qualité d’un lieu sans que l’on en mesure toujours la valeur. Elle ne figure sur aucun inventaire officiel, ne possède pas de statut juridique propre et reste rarement prise en compte dans les politiques de protection du patrimoine. Pourtant, elle façonne profondément notre manière de vivre les espaces publics.

Si l’héliodon permet d’étudier la course apparente du soleil et les ombres portées sur un bâtiment, un quartier ou un paysage, peut-être faudra-t-il demain apprendre à cartographier les ombres autant que les bâtiments, à inventorier les grands houppiers avec autant d’attention que les monuments historiques, à protéger les arbres non seulement pour leur âge ou leur intérêt botanique, mais aussi pour le confort thermique qu’ils produisent. Cette évolution ne relèverait pas d’une mode passagère ; elle traduirait une nouvelle manière de considérer le patrimoine, non plus seulement comme un héritage du passé, mais comme une ressource indispensable pour l’avenir.

Les villes méditerranéennes disposent à cet égard d’un héritage exceptionnel. Elles ont conservé, parfois sans en avoir pleinement conscience, une véritable culture de l’ombre, héritée de plusieurs siècles d’adaptation au climat. Les places plantées, les promenades arborées, les jardins clos, les tonnelles et les alignements de grands arbres témoignent d’une intelligence du paysage dont l’actualité apparaît aujourd’hui avec une évidence renouvelée. Face au réchauffement climatique, il ne s’agit pas d’inventer un modèle entièrement nouveau, mais souvent de retrouver les principes qui avaient permis aux générations précédentes d’habiter durablement ces territoires.

Défendre l’ombre

Notre époque, dans son horreur de la nuit qui lui évoquait le tombeau, avait tout oublié des délices de l’ombre et de la fraîcheur. Se servant du réseau de places et de placettes de la vieille ville, mais aussi de ses rues aux endroits où elles étaient larges, la paysagiste organisa un maillage d’espaces ombragés exclusivement par des arbres aux feuilles caduques. Ainsi ce qui, en été, pouvait être un itinéraire rafraîchissant une invitation à aller lire en bas de chez soi, ou à rester parler avec ses voisins, était l’hiver rendu à la lumière biaise du soleil, qui pénétrait alors profondément dans les maisons où l’on s’était réfugié.[19]

Par leur ombre, les arbres participent à quelque chose de difficile à mesurer, une qualité d’habiter. Sous leur feuillage les rencontres deviennent plus spontanées et les espaces publics retrouvent une dimension profondément humaine. Encore faut-il que leur houppier reste fourni en feuilles…

Dans les villes de demain, défendre les arbres ne consistera pas uniquement à préserver un patrimoine végétal. Il s’agira aussi de protéger cette hospitalité silencieuse qu’ils offrent depuis des millénaires. Car l’ombre n’est pas une simple conséquence de leur présence ; elle est l’une de leurs œuvres les plus précieuses.

Micocoulier, Boulevard Gambetta Nîmes (30) @V.Mure

[1] Mure, V., Être un arbre dans la ville, éd. Atelier Baie, 2026

[2] Serre (de), O., Théâtre d’agriculture et mesnage des champs, 1600

[3] Berque, Augustin. La Pensée paysagère. Paris, Archibooks, 2008 ; nouv. éd. Bastia, Éditions Éoliennes, 2016, 128 p.

[4] Lassus, Bernard. Les Habitants paysagistes. Paris, Éditions de l’Imprimeur, 1977 (plusieurs rééditions).

[5] Mure, V., Jardins de garrigue, Edisud, 1995

[6] Racine, M. ; Binet, F. Jardins de Provence. Aix-en-Provence, Édisud / A.R.P.E.J., 1987.

[7] Mure, V., op.cit.

[8] Girerd, M., Atelier Marē ; Basile, A., Atelier Géminé ; Gaillard, C.,- Freio – Design climatique, Résidence Acclimataion(s), Arles 2023

[9] Pline l’Ancien, Histoires naturelles, 1er siècle

[10] Pline le Jeune, Lettres, V, 6, 14-23

[11] Maigne, J., Martin Raget, G., De garrigue en Costières, paysages de Nîmes Métropole. Actes sud, 2005

[12] Le mazetier (Journal), 1912

[13] Serre (de), O., op.cit.

[14] Pline l’Ancien, op.cit.

[15] Platon, Phèdre, 230 b-c

[16] Sénèque, Lettres à Lucilius, Livre I, lettre 41, traduction de Henri Noblot, Paris, Les Belles Lettres, Collection des Universités de France (CUF), 1945.

[17] Énéide, chant VIII, v. 352.

[18] Verlaine, P., L’ombre des arbres

[19] Chalendas, J., Le maire qui aimait les arbres. Actes Sud coll. Domaine du possible, 2017

Résumé

L’ombre constitue l’un des patrimoines les plus anciens et les plus discrets des sociétés méditerranéennes. Bien avant que les notions de confort thermique, de services écosystémiques ou d’adaptation au changement climatique n’apparaissent, les populations du Sud avaient développé une véritable culture de l’ombre, fondée, entre autres, sur une connaissance des arbres et de leur capacité à rendre les paysages habitables.

Cet article propose une approche transversale de l’ombre, à la croisée de la botanique, de l’histoire, de la littérature, de la philosophie, des religions et du paysage. Après avoir montré comment les contraintes du climat méditerranéen ont fait naître une véritable civilisation de l’ombre, il explique les mécanismes physiques qui permettent aux arbres de fabriquer un microclimat, avant de montrer que chaque essence possède une qualité d’ombrage qui lui est propre.

L’auteur retrace ensuite la place de l’ombre dans la pensée occidentale, depuis les philosophes grecs jusqu’aux jardins méditerranéens, où les arbres deviennent les compagnons de la réflexion, de la prière, de la création et de la vie quotidienne. Enfin, il montre que les défis liés au réchauffement climatique conduisent aujourd’hui à reconnaître l’ombre comme un véritable patrimoine climatique, culturel et paysager.

À travers cette réflexion, une idée simple est défendu : avant même d’être reconnus pour leur rôle dans la biodiversité, le stockage du carbone ou la qualité de l’air, les arbres ont offert aux sociétés humaines leur premier service écosystémique : l’habitabilité. L’ombre apparaît ainsi comme l’une des formes les plus anciennes et les plus précieuses de l’hospitalité du vivant.

Abstract

Shade is one of the oldest and most discreet forms of heritage in Mediterranean societies. Long before the concepts of thermal comfort, ecosystem services, or climate change adaptation emerged, the peoples of southern Europe had developed a genuine culture of shade, rooted in a deep understanding of trees and their ability to make landscapes habitable.

This article offers an interdisciplinary perspective on shade, bringing together botany, history, literature, philosophy, religion, and landscape studies. It first examines how the constraints of the Mediterranean climate gave rise to a true civilization of shade. It then explains the physical processes through which trees create local microclimates and shows that each tree species produces its own distinctive quality of shade, shaped by its architecture, foliage, and seasonal dynamics.

The author goes on to explore the place of shade in Western thought, from the philosophers of ancient Greece to Mediterranean gardens, where trees became companions of contemplation, prayer, creativity, and everyday life. Finally, it argues that the challenges posed by global warming are leading us to recognize shade as a form of climatic, cultural, and landscape heritage.

Through this reflection, the article advances a simple idea: long before trees were valued for their contribution to biodiversity, carbon sequestration, or air quality, they provided human societies with their very first ecosystem service—the habitable spaces. In this sense, shade emerges as one of the oldest and most precious expressions of the living world’s hospitality.

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