Evelyne Leterme vient de nous quitter prématurément. Je voudrai rendre un hommage personnel, pour dire combien j’ai admiré ses compétences et son engagement sans faille pour la sauvegarde des variétés anciennes d’arbres fruitiers.
Je l’ai rencontré pour la première fois en 2003. Elle était alors directrice du Conservatoire Végétal Régional d’Aquitaine à Agen. Je portais le projet de créer un verger de collection à la Bigotie, en Périgord, où nous venions de nous installer avec mon mari, Bernard Pouverel.
L’implantation du verger s’était imposée comme une évidence dès la première visite. Partout, de vieilles variétés fruitières racontaient déjà l’histoire du lieu : en haies, en lisière de champs, le long du chemin d’accès, et jusque dans la cour, habitée par de grands figuiers. Le paysage portait en lui la mémoire du fruit. Sur près d’un hectare, ce projet est devenu le cœur du jardin. Evelyne en a proposé la composition en sélectionnant des variétés anciennes locales de pommiers, poiriers, pruniers, cerisiers, organisées en secteurs, permettant d’étaler les fructifications au fil des saisons.
Ainsi se sont côtoyées des pommes précoces comme la Petite Madeleine ou la Pay Bou, des variétés d’automne comme la Rose de Hollande, jusqu’aux pommes de très longue conservation comme la Reinette de Brive ou la Pomme Glace. Les poiriers — Poire d’Anis, Blanquette, Poire Curé, Catillac — répondaient aux pruniers (Reine-Claude de Moissac, Prune d’Ente) et aux cerisiers, du Bigarreau de mai à la Mourette Amourette.
Cette diversité, soigneusement pensée, permettait non seulement de retrouver des saveurs parfois oubliées, mais aussi de redonner sens à des temporalités longues : celles de la maturation, de l’attente, de la transmission.
Au-delà des considérations gustatives et patrimoniales, l’implantation du verger a profondément transformé le paysage du site mais également notre paysage intérieur. Recréant du lien. Elle lui a redonné une épaisseur, une lisibilité, un ancrage au territoire.
Ce que je retiens d’Evelyne, au-delà de son immense connaissance des variétés fruitières anciennes, c’est cette manière rare d’habiter les lieux avec intelligence et sensibilité. Elle ne s’intéressait pas seulement aux arbres : elle réactivait des mémoires, elle ouvrait des possibles. Evelyne suivait avec attention l’évolution de tous les projets dont elle avait accompagné l’installation, et ils étaient nombreux. Cela faisait pleinement parti de son engagement.

En 2005, le Conservatoire est venu tenir son assemblée générale à la Bigotie. Ce fut un temps fort, où notre projet prenait pleinement corps dans une histoire collective des arbres fruitiers.
Quelques années plus tard, nous nous sommes encore retrouvées à Monpazier, en 2012, pour une Journée de l’arbre à laquelle nous avons participé ensemble. Ce fut aussi l’occasion de retravailler avec le Conservatoire à une « révision des dix ans » du verger, comme on revient vers un paysage pour en relire les équilibres, ajuster, comprendre ce qui a grandi et comment.

L’année suivante nous avons quitté la Bigotie, laissant derrière nous ce verger devenu paysage. Mais les liens avec Evelyne, eux, sont restés. J’ai suivi avec une grande attention, l’évolution de son travail vers les haies fruitières multi-strates et leur intérêt pour activer une diversité du vivant propice à la bonne santé des vergers. Je crois que de loin, elle me suivait également. C’est pourquoi nous nous sommes retrouvées avec joie, logeant sous le même toit, à Paysage in Marciac, en 2024, plus de vingt ans après notre première rencontre. Une continuité simple, évidente qu’elle avait provoqué et que j’avais souhaité prolonger en suggérant son intervention à l’École des Jardiniers Planétaires de Brezoi en Roumanie dans quelques jours. J’étais tellement heureuse à l’idée de passer une semaine avec elle dans ce cadre stimulant où les fruitiers maillent de façon très présente encore, le paysage rural dans ses lisières et ses haies… Nous attendions avec impatience d’en connaitre sa lecture.
Alors, c’est avec stupeur et une immense tristesse que j’ai appris sa disparition.
Lors du séminaire de l’école du Jardin planétaire, avec Constantin et Doina Petcou, ainsi que Gilles Clément, nous présenterons l’une de ses vidéos, pour qu’elle soit avec nous.
Et surtout, nous continuerons. Continuer à défendre les arbres fruitiers, à transmettre, à faire vivre ce travail auquel elle a tant donné. Avec elle, désormais, autrement — mais toujours présente, profondément.
Au-delà de l’admiration que je lui portais pour son engagement et son immense connaissance des variétés anciennes, c’est aussi la femme que j’avais rencontré que je garderai en mémoire. Nous nous étions rencontrées autour d’un verger, et nous étions restées liées par bien plus que cela.
Toutes mes pensées vont à son petit-fils tant aimé, ainsi qu’à sa fille et toute la grande famille des défenseurs des arbres fruitiers.



Il n'y a pas de commentaires