À cause des effets imprévus de l’histoire humaine, ce que nous regroupions sous le nom de Nature quitte aujourd’hui l’arrière-plan et monte sur scène
Bruno Latour, Face à Gaïa[0].
Au fil des siècles, notre connaissance du vivant s’est enrichie, perfectionnée, affinée. La science n’a eu de cesse d’identifier, nommer, classer les êtres et tous les éléments qui composent notre planète. À force de spécialisation, elle a réduit les marges d’incertitude, tendant vers un savoir aux contours précis. Dans cet élan, exit tout ce qui ne se laisse ni mesurer ni nommer. Exit le récit sensible, exit l’étrange et l’étranger, exit ce qui ne s’explique pas, ne se démontre pas mais se ressent. Coupés, gommés, les fils invisibles grâce auxquels nous faisons « Un », liés dans une même communauté planétaire. Pourtant, comme l’avait si justement pressenti Victor Hugo, La science est l’asymptote de la vérité. Elle approche sans cesse et ne touche jamais[1]. J’aime à croire que c’est justement là, dans cet entre-deux incertain, qu’il faut aller chercher une autre compréhension du monde.
C’est à cet endroit précis que se situe le travail de l’artiste-photographe Célia Pernot : rechercher les liens, aller les trouver dans des associations improbables que seul un œil sensible perçoit, mettre un coup de projecteur dessus, au sens propre comme au sens figuré et composer de nouveaux récits pour renouer les fils.
Ainsi les photographies de Célia tout en adoptant les codes des herbiers chers aux botanistes, ne cherchent pas à simplement isoler les plantes pour les mettre en valeur. Elles s’attachent à ouvrir le réel sur une poésie sensible[2]. Elles rendent perceptibles les liens qui l’unissent aux autres vivants. Le végétal n’y apparaît jamais comme un simple élément de décor. Il dialogue avec les corps, accompagne les gestes, révèle les métiers, accueille les mémoires d’un territoire. Une branche suspendue devient une présence. Un figuier raconte une alliance ancienne entre l’arbre, l’insecte et l’humain. Une floraison engloutit presque celui qui en prend soin. Un bigaradier fait corps avec son jardinier. Des enfants dont la perception sensorielle est différente, dialoguent en image avec la « nature »[3]. La photographie ne démontre rien. Elle ouvre un espace où les frontières entre le végétal et l’humain deviennent poreuses.
Cette attention aux liens me touche particulièrement. Elle rejoint une conviction qui motive depuis longtemps mon travail de botaniste. Une plante ne se réduit pas à un nom dans une classification. Elle raconte bien davantage qu’elle-même. Elle parle d’un sol, d’un climat, des animaux et autres groupes avec qui elle est en lien… Derrière chaque espèce se dessine une communauté vivante. Observer une fleur, une feuille, un fruit, c’est entrer dans une histoire de relations.
Lorsque nous avons dialogué au Festival Jusqu’au Vallon 2025, autour du thème Habiter à plusieurs peuples sur le même sol, il m’est apparu que nos parcours, de nature si différente, suivaient une même route. Toutes deux, nous nous efforçons de mettre au jour par le récit, sous quelque forme qu’il soit, les liens invisibles qui se tissent entre les vivants. Toutes deux, nous cherchons moins à décrire la « nature » qu’à rendre possible une rencontre sensible avec elle.
Dans un monde saturé d’informations et d’images, cette ambition n’a rien d’anodin. Il ne suffit plus de montrer, encore faut-il parvenir à faire voir. C’est précisément ce que suggère Georges Didi-Huberman lorsqu’il nous invite à considérer l’image non comme un simple objet offert au regard, mais comme une présence capable d’agir sur celui qui la contemple, de le saisir et de le transformer[4]. Les photographies de Célia Pernot possèdent cette qualité précieuse. En bousculant nos certitudes par leur composition, par leur lumière, elles arrêtent notre œil sur ce que nous traversions sans voir.
Peut-être est-ce là ce que l’art peut offrir aujourd’hui à la « nature ». Non pas la sauver à sa place, mais lui restituer une présence. Faire en sorte que les arbres, les herbes, les mousses ou les lichens cessent d’être perçus comme le décor silencieux de notre existence, comme une simple toile de fond et qu’ils remontent sur scène comme des Êtres à part entière, avec lesquels nous faisons Monde.
Si le lien naît de la rencontre, la rencontre naît de l’attention, d’un regard qui se laisse surprendre et s’attarde à nouveau sur ces Êtres qui, par cécité botanique, nous étaient devenus invisibles. L’exercice n’est pas seulement esthétique ; il forme une éthique de l’attention. Celle d’un regard qui reconnaît les Vivants non humains comme partenaires d’un destin commun.
Véronique Mure, septembre 2026





Pour explorer le travail de Célia Pernot, c’est ici
[0]Bruno Latour, Face à Gaïa. Huit conférences sur le nouveau régime climatique, Paris, La Découverte – Les Empêcheurs de penser en rond, 2015.
[1]Victor Hugo, William Shakespeare , in « L’art et la science », chap. IV, 1864
[2]Célia Pernot, L’étoile, le berger et le vent, Autoédition, 2025.
[3]Célia Pernot, « Histoires Naturelles », Domaine du Rayol, commande de la DRAC PACA, Culture et santé, 2025-2026
[4] Georges Didi-Huberman, Devant l’image. Questions posées aux fins d’une histoire de l’art, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Critique », 1990,


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