UN TEMPS DE HÊTRES DANS LES CARPATES (BREZOI – ROUMANIE)

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UN TEMPS DE HÊTRES DANS LES CARPATES (BREZOI – ROUMANIE)

Située au cœur de la Roumanie, Brezoi se niche dans une inflexion du paysage. Un territoire où la montagne, l’eau et la forêt négocient entre elles leurs formes et leurs limites. Au cœur de cette mosaïque se glisse un habitat dont les différentes typologies se côtoient sans se mêler vraiment, de la maison traditionnelle accompagnée de fruitiers et de magnolias aux ensembles sociaux, témoins d’une industrie du bois aujourd’hui révolue.

On est entre 400 et 500 mètres d’altitude, au point de rencontre du Lotru et de l’Olt. La vallée se resserre, se plisse, s’organise en pentes boisées et en couloirs étroits où s’enfoncent les cours d’eau qui semblent orienter tout ce qui s’y déploie. À proximité, le Parc national de Cozia prolonge cette impression d’un territoire largement gouverné par la couverture forestière.

Le climat, d’une douceur relative malgré les hivers froids, installe les conditions idéales pour le hêtre (Fagus sylvatica). Il occupe les pentes, relie les étages, comme une nappe continue, presque sans couture. Il en est l’essence majeure, structurant les écosystèmes, l’économie tout comme les paysages.

Ces hêtraies appartiennent à un ensemble encore plus vaste, celui des grandes forêts de hêtres des Carpates, dont l’étendue et la valeur écologique sont aujourd’hui reconnues à l’échelle européenne. En Roumanie, le hêtre couvre près de deux millions d’hectares, des collines aux montagnes, entre 150 et 1400 mètres d’altitude. Arbre majeur des forêts tempérées, il installe partout des peuplements denses, depuis longtemps exploité pour la qualité de son bois avec pour principal objectif le déroulage et à un degré moindre le sciage[1]. Il semble aussi, à Brezoi, être le principal bois de chauffage, si l’on en juge les réserves qu’en font les habitants.

En cette fin d’avril, à l’occasion d’une session de l’École du Jardin Planétaire de Brezoi[2] initiée par Gilles Clément et TERRRA[3], nous sommes parties à leur rencontre, l’ethnobotaniste Geneviève Michon et moi-même. En suivant un petit affluent du Lotru, nous nous sommes s’enfoncées entre les parois abruptes des falaises qui se resserraient au fur et à mesure de notre progression. Ils sont alors apparus, énormes, dans toute leur singularité, comme se donnant à nous.

Hêtres (Fagus sylvatica) Brezoi, Roumanie @V.Mure
Hêtres (Fagus sylvatica) Brezoi, Roumanie @V.Mure
Hêtres (Fagus sylvatica) Brezoi, Roumanie @V.Mure
Hêtres (Fagus sylvatica) Brezoi, Roumanie @V.Mure

Des troncs puissants, parfois tors, aux allures presque animales, s’agrippant aux pentes par des systèmes racinaires qui déployés comme des flaques d’eau. Des silhouettes fascinantes, ensorcelantes. Rien ici de la rectitude des futaies régulières.

Hêtres (Fagus sylvatica) Brezoi, Roumanie @V.Mure
Hêtres (Fagus sylvatica) Brezoi, Roumanie @V.Mure
Hêtres (Fagus sylvatica) Brezoi, Roumanie @V.Mure
Hêtres (Fagus sylvatica) Brezoi, Roumanie @V.Mure

Et ce que l’on perçoit d’abord comme une étrangeté dans la lumière scintillante filtrée par les houpiers naissants, devient lisible au fur et à mesure qu’on les approche. Ces formes ne sont pas des accidents, mais les effets d’un usage. Un usage répété, patient, inscrit dans le temps long des pratiques pastorales.

Ces arbres portent les traces d’une histoire, d’une relation ancienne avec les activités humaines. Certainement centenaires, Geneviève les qualifie d’arbres fourragers. Leur ramure, régulièrement taillée, fournissait feuilles et jeunes rameaux destinés à l’alimentation des troupeaux. Cette pratique, répandue dans de nombreuses régions forestières, a profondément marqué leur morphologie.

Leur silhouette en garde la mémoire, troncs épaissis, axes raccourcis, ramifications basses et ouvertes, maintenant autrefois la ressource à portée de bras.

Le hêtre n’est alors pas seulement un arbre forestier, il est un arbre paysan. Il participe à un système où forêt et élevage, sauvage et domestique, ne sont pas séparés mais enchevêtrés. Ces arbres apparaissent aujourd’hui comme des témoins d’une agroforesterie ancienne à la fois ressource, partenaire et composante du milieu.

Les hêtraies roumaines sont désormais reconnues et inscrites au patrimoine mondial[4]. Dans certaines régions des Carpates, les hêtres sont parfois même adoptés comme patrimoine vivant[5]. On ne les considère plus seulement pour ce qu’ils produisent, mais pour ce qu’ils racontent. Ils deviennent des repères, des archives dressées, des formes où se déposent des gestes et des savoirs.

À Brezoi, la hêtraie ne se laisse pas réduire à un écosystème. Elle est une composante du territoire habité.

Un lieu où l’arbre n’est jamais seulement un élément du paysage, mais une présence active, à la fois structure, ressource et mémoire.

Véronique Mure – 28 avril 2026

Semis de hêtres (Fagus sylvatica) Brezoi, Roumanie @V.Mure
Doronicum sp. – Brezoi, Roumanie @V.Mure

Résumé

À Brezoi, au cœur des Carpates roumaines, les hêtraies forment bien plus qu’un écosystème forestier. Dominé par le hêtre (Fagus sylvatica), ce paysage continu s’inscrit dans une vaste dynamique écologique reconnue à l’échelle européenne. Mais au-delà de sa dimension naturelle, la forêt révèle une histoire d’usages.
Certains arbres, aux formes singulières, portent les traces d’anciennes pratiques agroforestières : conduits comme arbres fourragers, ils ont été régulièrement taillés pour nourrir le bétail. Leur morphologie témoigne d’une relation étroite entre les sociétés humaines et le milieu forestier.

À Brezoi, la hêtraie apparaît ainsi comme un territoire habité, où l’arbre est à la fois structure écologique, ressource et mémoire vivante.

Summary

In Brezoi, in the heart of the Romanian Carpathians, beech forests are more than a natural ecosystem. Dominated by Fagus sylvatica, this continuous forest landscape is part of a vast ecological system recognized across Europe. Yet beyond its ecological value, the forest reveals a history of human use.
Some trees, with their distinctive shapes, bear the marks of traditional agroforestry practices: once managed as fodder trees, they were regularly pruned to feed livestock. Their forms reflect a long-standing relationship between human communities and the forest environment.

In Brezoi, the beech forest thus emerges as a lived landscape, where trees act simultaneously as ecological structure, resource, and living memory.

Sources :

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