Le Genévrier de Phénicie, un dur de dur…

Le Genévrier de Phénicie, un dur de dur…

 

On sait les genévriers être des habitués des conditions difficiles. Leur nom latin, Juniperus, le laisse entendre. Un nom issu du celte jeneprus qu’il faut traduire par rude ou âpre d’après l’Abbé Coste[i], ce qui nous renvoie à l’aspect de ces petits arbres et leur feuillage écailleux ou épineux selon les espèces.

Des cinq genévriers indigènes en France, le Genévrier commun (Juniperus communis), le Genévrier cade (J.oxycedrus), le Genévrier sabine (J. sabina), le Genévrier thurifère (J. thurifera) et le Genévrier de Phénicie (J. phoenicea), ce dernier, est même un habitué des situations extrêmes.

Le Genévrier de Phénicie, autrement appelé Genévrier de Lycie, Genévrier rouge, Cèdre de Lycie, Lycien… Il a des petits cônes charnus d’un beau rouge phénicien contrastant avec le vert assez vif de ses feuilles en écaille. Il se plaît dans les sites pierreux, ventés, sans eau disponible. Il a même développé des stratégies qui lui sont propres pour contourner toutes les contraintes d’un environnement hostile, notamment sur les parois abruptes. Une croissance très lente, la sectorisation des « chemins » de la sève qui lui permet de rester vivant même si la plus grande partie de ses racines est détruite, ou encore la complicité des fouines qui ressèment ses graines, empaquetées dans leurs excréments, dans les endroits favorables à leur germination[ii]. Il est jusqu’à sa sexualité qu’il change en fonction de son environnement. Le chercheur Jean Paul Mandin a vérifié que l’espèce est essentiellement composée d’individus bisexués (monoïques) et d’individus femelles, ainsi que de quelques individus mâles (dïoques). La variabilité de l’expression du sexe, les individus pouvant passer de femelle à mâle, semble permettre une adaptation fine aux conditions très difficiles des parois rocheuses[iii].

Les auteurs anciens, sans avoir toutes ces connaissances, en avaient fait le symbole de l’aridité.

Déjà dans le livre de Jérémie (17, 6) de l’Ancien testament il est l’image du cœur aride qui ne s’est pas désaltéré aux paroles du dieu d’Israël : « Il est comme le genévrier dans le lande, il ne ressentira pas le bonheur, il habite le sol brûlé du désert, une terre salée où personne ne demeure. »

Dans son traité des conifères, Pierre Belon, en 1553 lui a donné le nom de Cedrus Lycia sive Retusa. Il signale qu’il est appelé Cade Serbin par les gens d’Avignon et note sa présence aux environs de Marseille, où on l’appelle mourven.

Frédéric Mistral, chantre de la langue provençale, le nommera bien sur ainsi dans sa grande oeuvre, Mirèio. Et au delà de bien le nommer, il l’a observé aussi si l’on en juge les paroles qu’il met dans la bouche des grands lézards gris «  Il faut être folle, pour vaguer dans les cailloux, par un soleil qui sur les collines fait danser les mourvens et les galets de la Crau ! ». Ou encore quand il regrette son absence lorsque Mireille, sous le coup de ce soleil trop vif, s’évanouira « … et contre la réverbération qui la brûle pas un brin de mourven qui vienne la couvrir »[iv]

C’est l’arbre du mythique bois des Rièges en Camargue, où il constitue des boisements climaciques, mais aussi l’arbre des formations littorales du Grand Radeau en compagnie des filaires à feuilles étroites (Phyllirea angustifolia) et des pistachiers lentisques (Pistachia lentiscus) assurant la fixation des sables[v]. Il s’agit alors du Genévrier turbiné (Juniperus phoenicea subsp. turbinata). Un arbre qui fait partie de ce pays comme ses taureaux, vedettes des courses camarguaises, auxquels on va jusqu’à donner son nom.

Il n’est cependant pas véritablement un allié des hommes. Il y avait bien les charbonniers qui utilisaient autrefois ses épais rameaux pour confectionner les toitures de leurs cabanes ou ses galbules, prises en infusion, qui sont un puissant somnifère, mais rien à voir avec ses proches parents, le Genévrier commun dont on se régale des petits cônes noirs dans la choucroute, ou le cade dont le bois odorant fournit une huile antiseptique qui rentrait dans la composition du savon Cadum, et de produits vétérinaires très appréciés des bergers languedociens et provençaux.

Ce qu’il va perdre en réputation, il le gagnera en tranquillité. Pas de sur-exploitation dévastatrice de ses populations. Ainsi va-t-il avoir tout son temps pour pousser et atteindre un âge exceptionnel, étayé par un port trapu du fait d’une croissance très lente. En témoigne des arbres millénaires, comme ce genévrier des Gorges du Verdon estimé à 1140 ans, ou ceux des Gorges de l’Ardèche dont le décompte des cernes a permis d’attribuer un âge supérieur à 1000 ans. A la connaissance de Jean-Paul Mandin et ses collègues, l’âge de plus de 1500 ans observé pour le genévrier de la falaise du Manteau Royal ferait de lui le plus vieil arbre réellement mesuré de France[vi].

Un arbre vénérable !

  © V Mure  © V Mure

[i] Hippolythe Coste (Abbé), Flore descriptive et illustrée de la France. Librairie des Sciences et des Arts, Paris – 1937

[ii] Jean-Paul Mandin, David Busti, Des genévriers de Phénicie adaptés à des conditions de vie extrêmes. 2010. http://biologie.ens-lyon.fr/ressources/biodiversite/Documents/la-plante-du-mois/les-genevriers-de-phenicie-des-parois-rocheuses-des-arbres-adaptes-a-des-conditions-de-vie-extreme/

[iii] Jean-Paul Mandin, Plasticité phénotypique de l’expression sexuelle de Juniperus phoenicea L. dans les gorges de l’Ardèche (France), in Ecologia mediterranea, Revue internationale d’écologie méditerranéenne, Vol.39, n°1, 2013

[iv]Frédéric Mistral, Mirèio, 1859

[v] Gilles Arnaud-Fausseta, Lucie Chabal, Evolutions des paléoenvironnements fluviaux dans la plaine deltaique du Rhône de l’Antiquité au haut Moyen-Age d’après la géomorphologie et l’anthracologie. 1997

[vi] Jean-Paul Mandin, David Busti et Régis Thomas, Des genévriers de Phénicie millénaires dans les gorges de l’Ardèche 2010. http://biologie.ens-lyon.fr/ressources/biodiversite/Documents/la-plante-du-mois/des-genevriers-de-phenicie-millenaires-dans-les-gorges-de-l-ardeche/

 

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