Être un arbre dans la ville

Évènement le à

Être un arbre dans la ville

Conférence du 17 mai 2026

Véronique Mure, botaniste, membre correspondant de l’Académie d’Arles

Penser la ville à l’aune d’une vie d’arbre

Impossible de penser la ville sans les arbres. Leur présence accompagne depuis des siècles l’histoire des cités européennes, leur croissance, leurs embellissements, leurs crises aussi.

L’arbre est, on le sait, un être vivant complexe, engagé dans des équilibres biologiques d’une extrême finesse. Il participe à la régulation thermique de la planète, au cycle de l’eau, à la qualité de l’air, au maintien de la biodiversité et, plus profondément encore, à notre manière d’habiter.

Pourtant, alors même que les effets du changement climatique rendent leur rôle plus essentiel que jamais, les arbres en ville demeurent souvent traités comme du mobilier, assignés à des fosses trop étroites, prisonniers des sols imperméabilisés, réduits à survivre entre béton et bitume.

Le botaniste Francis Hallé le clamait « les arbres méritent mieux que la piètre estime dans laquelle nous les tenons ». Leur discrétion masque l’étendue de leurs qualités, « vivants, beaux, utiles, discrets, robustes, silencieux, autonomes, rassurants, faciles à satisfaire et d’une complète non-violence »[1].

Cependant, notre échelle de temps n’est pas la leur. C’est un détail d’importance. Nous raisonnons à l’échelle d’un mandat, d’un projet ou d’un usage immédiat. Les arbres, quant-à-eux, engagent plusieurs générations. Penser la ville à l’aune d’une vie d’arbre implique de renouer avec une histoire longue des paysages urbains et de reconsidérer les conditions mêmes de notre coexistence avec le Vivant non humain.

L’arbre, un fleuve vivant

La puissance silencieuse de l’arbre a inspiré les écrivains autant que les botanistes. Dans le Dialogue de l’Arbre, publié en 1943, Paul Valéry suggère que l’arbre est « une sorte de fleuve ». Il y apparaît comme un organisme traversé de flux, enraciné dans les profondeurs obscures du sol et tendu vers la lumière.

Cette intuition poétique rejoint les connaissances scientifiques acquises depuis le XVIIIe siècle. L’arbre fonctionne effectivement comme un immense système hydraulique. Depuis les poils absorbants des racines jusqu’aux stomates des feuilles par lesquels il transpire, l’arbre remonte sans cesse l’eau du sol pour la renvoyer dans l’atmosphère. Cette transpiration foliaire crée l’aspiration nécessaire à la montée de la sève brute dans les vaisseaux du xylème, par centaines de litres, sur plusieurs mètres de haut, voire dizaines de mètres. Elle contribue également à limiter l’échauffement des tissus en maintenant leur température dans des plages physiologiquement viables.

Image crée avec l’IA

On comprend mieux l’importance de cette « climatisation » quand on sait que, pour beaucoup d’arbres, les premiers signes de stress apparaissent lorsque la température de l’air ambiant est autour de 35 à 40 °C. A partir de 45 à 50 °C, des valeurs régulièrement atteintes en été désormais, les tissus peuvent subir des dommages sévères. Au-delà de 60 °C, les seuils létaux sont atteints avec des destructions cellulaires irréversibles.

L’efficacité de cette régulation thermique se mesure facilement in situ. En juin 2023 dans le centre ancien d’Arles, alors que l’air atteignait 31 °C, la température des feuilles d’un platane s’élevait à 24 °C seulement. 7 degrés de moins qui font toute la différence ! À l’inverse, les relevés réalisés sous des parasols installés à proximité révélaient des températures de surface pouvant atteindre près de 60 °C, malgré la couleur verte de leur toile… Cet écart spectaculaire dit mieux que des mots que c’est bien le caractère vivant des arbres, leur aptitude à réagir à leur environnement, qui produisent ce confort thermique indispensable, pour eux, mais aussi pour nous. Ils ne créent pas seulement de l’ombre, ils régulent les échanges hydriques et thermiques entre le sol, l’air et les surfaces bâties.

Les expériences menées au début du XVIIIe siècle par Guettard puis par Stephen Hales avaient démontré l’existence d’une circulation d’eau dans l’arbre. Quelques années plus tard, les travaux de Priestley, Ingenhousz et Senebier allèrent plus loin en posant les bases de la photosynthèse. On découvrit alors que les plantes absorbent le dioxyde de carbone et l’eau et les transforment en sucres grâce à la lumière solaire, tout en « rejetant » de l’oxygène. Fixés au sol, les arbres n’ont pas d’autre choix pour se « nourrir » que d’être d’extraordinaires alchimistes. Non seulement ils produisent leur propre énergie à partir d’éléments simples puisés dans leur environnement immédiat, lumière, eau, air et sels minéraux, mais encore ils participent activement aux grands équilibres biologiques et atmosphériques de la planète.

Ainsi, à la fin du XVIIIe siècle, l’arbre cessera d’être perçu uniquement comme une ressource en bois ou un ornement. Il deviendra acteur de la qualité de l’air que l’on respire et s’imposera comme un des éléments essentiels à la salubrité urbaine. De ces découvertes naîtra une nouvelle manière de penser la ville, où les conditions de vie des hommes et du végétal s’imbriquent. L’idée d’un arbre capable de « régénérer » l’air contribuera à l’émergence de l’urbanisme hygiéniste moderne.

Du mythe de l’arbre de pluie aux infrastructures vivantes

Bien avant que les poètes le suggèrent et que les scientifiques n’en fassent la démonstration, les sociétés avaient pressenti le rôle actif des arbres dans le cycle de l’eau. La célèbre représentation de l’« Arbre de pluie », publiée au XVIIe siècle dans la Description de l’Univers de Manesson Mallet, en témoigne. Cette image du Garoé, l’arbre-fontaine de l’île d’El Hierro aux Canaries, montre un arbre sous lequel l’eau tombe à grosses gouttes, à la frontière du merveilleux et de l’observation naturaliste.

Manesson Mallet, Allain. Description de l’Univers contenant les différens systèmes du monde… Tome III. Paris : Denys Thierry, 1683, pl. LXXXII : « Arbre de l’Isle de Fer ».

Aujourd’hui, cette intuition trouve une résonance imagée dans les villes. Les dispositifs d’« arbres de pluie » expérimentés dans plusieurs métropoles, dont celle du Grand Lyon qui fut précurseur en la matière, constitue une solution fondée le circuit des eaux pluviales dans la ville, en en captant le ruissellement au profit des arbres. À la clé, confort des arbres et, confort des habitants !

Les arbres en héritage, un patrimoine vivant

Pour toutes ces raisons, l’arbre est devenu l’enjeu des compositions urbaines à venir, acteur central de la résilience urbaine, cependant il reste le témoin des paysages du passé. Chaque génération d’arbres raconte un épisode de l’histoire des villes, des choix esthétiques, des savoirs horticoles et des représentations du vivant.

Depuis au moins le XVIIe siècle, les alignements d’arbres participent à l’aménagement des territoires. Ils accompagnent les routes, les canaux, les promenades publiques. Une circulaire ministérielle de 1897[2] synthétise parfaitement le rôle auquel on les a assignés durant des siècles :

«Les plantations des routes sont extrêmement recommandables au triple point de vue : 

  • de la conservation et de l’entretien des chaussées,
  • de l’ornement des chaussées, de l’agrément des voyageurs et de la circulation dans certaines conditions topographiques et atmosphériques, 
  • du produit financier des arbres.»
Alignement de platane sur l’Avenue Feuchère – Nîmes (30) ©vm

Les grandes percées haussmanniennes sous le Second Empire placent de la même manière les alignements au cœur même du projet urbain. Adolphe Alphand, dans Les Promenades de Paris[3], structure alors les grands principes de composition des alignements qui influenceront durablement les villes françaises.

Ainsi les vieux arbres, ceux qui subsistent de ces époques, portent la mémoire de l’histoire des villes. Ils fabriquent des imaginaires et finissent par être patrimoine, s’inscrivant dans les représentations artistiques, tout comme dans les récits collectifs.

Le peuplier d’Italie (Populus nigra var. italica) constitue à cet égard un exemple éclairant. Introduit massivement dans les paysages français à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, il a immédiatement suscité un véritable engouement que l’abbé Rozier qualifiait de « peuplomanie » en 1785[4]. Son port fastigié, sa verticalité très graphique et sa croissance rapide en firent l’Arbre des voies de circulations ainsi que des jardins paysagers. Les cartes du canal du Midi révèlent qu’à cette même époque ce sont les peupliers d’Italie qui accompagnaient l’ouvrage de Pierre-Paul Riquet et non les platanes qui n’arrivèrent qu’au XIXe siècle.

Aux Alyscamps, ils dressent encore leurs silhouettes étroites en retrait des alignements de sarcophages antiques, tels des gardiens silencieux. Ce dialogue entre verticalité végétale et horizontalité minérale confère au lieu une profondeur singulière que Vincent Van Gogh saisira dans la chaude lumière de l’automne 1888. Plus tard, d’autres artistes, comme Léo Lelée ou Gustave Fayet, prolongeront cette vision, inscrivant durablement ces arbres dans l’identité paysagère du site.

Les Alyscamps – Arles (13) Photographie, tirage albuminé d’époque. // Circa 1880 Format (cm) : 22×28.

Les œuvres jouent ici un rôle essentiel dans la « patrimonialisation » des arbres. Le regard des artistes contribue à leur reconnaissance. Ce que les peintres choisissent de montrer finit souvent par devenir ce que la société décide de préserver.

Le Ginkgo biloba, véritable « fossile vivant » issu d’une lignée très ancienne d’arbres aujourd’hui disparus, inscrit, lui aussi, sa silhouette massive parmi les vestiges lapidaires des Alyscamps, prolongeant harmonieusement l’épaisseur historique du lieu. On le retrouve dans le Jardin d’été, à quelques centaines de mètres de là, en compagnie du cèdre du Liban (Cedrus libani). Tous deux appartiennent à cette catégorie d’arbres dont la singularité tient autant à leur histoire botanique mondiale qu’à leur permanence dans les paysages urbains depuis le XVIIIe siècle. La toile Jardin public avec un couple et un sapin bleu, peinte par Vincent Van Gogh un jour d’octobre 1888, participe assurément de la construction d’un regard sensible sur ce jardin, mettant les promeneurs et l’arbre sur un pied d’égalité.

Ginkgo bilola – Les Alyscamps – Arles (13) ©vm

Cependant, toutes les essences ne connaissent pas le même destin. Si certaines deviennent emblématiques, s’imposant dans l’imaginaire collectif, d’autres tombent dans l’oubli. L’oranger des Osages (Maclura pomifera), abondamment planté aux Alyscamps, est de celles-là. Pour un œil averti, il apparaît comme le vestige discret d’une histoire aujourd’hui oubliée[5]. Au-delà des Alyscamps, on le retrouve dans de vieux parcs et jardins publics du XIXe siècle où sa présence passerait inaperçue si ce n’est l’étonnement que produit son fruit étrange. Il constitue de mon point de vue, le symbole d’une patrimonialisation « ratée », un arbre qui possède une histoire particulière, des caractères botaniques insolites, mais qui a perdu sa place dans les récits collectifs.

La question même de l’identité des vieux arbres que nous avons reçu en héritage soulève alors une interrogation plus profonde encore : le temps long de l’arbre est-il compatible avec celui de la ville ?

Le temps long de l’arbre est-il compatible avec celui de la ville ?

On le sait, la ville ne cesse de se reconstruire sur elle-même, de s’étendre, de se densifier, de transformer ses usages et ses infrastructures. L’arbre, quant-à-lui, inscrit sa croissance dans des temporalités beaucoup plus longues et plus lentes. Chaque essence possède une espérance de vie en milieu naturel qui dépasse souvent le siècle, parfois même plusieurs siècles.

Pourtant, l’observation des arbres urbains révèle que beaucoup disparaissent bien avant d’avoir atteint leur pleine maturité. Contraints par des conditions de vie défavorables, ils voient leur longévité considérablement réduite. Un diagnostic phytosanitaire réalisé à Nîmes en 1991 établissait que près de 40 % des arbres du centre-ville avaient une espérance de vie inférieure à trente ans.

Le patrimoine arboré est, on le voit, profondément fragilisé par la ville elle-même, affaibli par ses transformations successives vers toujours plus de minéralité, tout comme par les tailles drastiques. Pour un arbre, survivre en ville suppose d’être doté d’une grande plasticité pour s’adapter à l’instabilité, parfois même à la disparition pure et simple de son environnement et cela rarement dans le sens d’un confort plus grand.

L’impasse des alignements monospécifiques

Nous disposons désormais d’un recul suffisant sur les modes de plantations XIXe et du XXe siècles pour mesurer leurs limites. Les essences qui caractérisent les alignements des promenades, cours et boulevards historiques en cœurs de ville se trouvent aujourd’hui confrontées à des impasses sanitaires majeures. Au-delà de leur condition de vie, le caractère monospécifique de leur population et leur faible diversité génétique, sont pointés du doigt.

Ormes, platanes, marronniers qui caractérisent les grandes générations d’arbres urbains de ces derniers siècles ont disparu de nos paysages ou sont amenés à disparaitre dans un avenir plus ou moins proche.

L’orme (Ulmus minor), apparu dans les villes dès la fin du XVIe fut l’essence majeure des paysages européens pendant des siècles. Souvent produit par bouturage, son omniprésence favorisera la propagation fulgurante de la graphiose, provoquant l’effondrement brutal de ses populations dans les années 1970. Cette essence a, aujourd’hui, pratiquement disparu des villes.

Le platane commun (Platanus x acerifolia) est en train de vivre la même histoire. Cet hybride du platane d’Orient (P. orientalis) et du platane d’Occident (P. occidentalis) produit au XVIIIe siècle en Angleterre, s’est petit à petit imposé dans tous les aménagements, allant jusqu’à incarner l’image même de la place provençale ou encore celle du canal du Midi. Sa vigueur, sa plasticité et sa résistance apparente aux contraintes urbaines expliquent son immense succès. Aujourd’hui encore, le platane commun demeure l’essence emblématique de nombreuses villes de l’hexagone, représentant près d’un tiers des arbres d’alignement à Paris, Nîmes, Lyon ou encore à Saint-Etienne. Mais cette omniprésence dans les alignements a accru la vulnérabilité de ses populations face au chancre coloré. Sa disparition progressive du territoire est désormais engagée.

Alignement de platane le long du Canal du Midi ©vm

Le marronnier (Aesculus hippocastanum), autre essence emblématique des jardins et promenades du XIXe siècle, subit lui aussi les effets conjugués des pathogènes et des stress climatiques. Le vaste programme de renouvellement des arbres récemment mené au jardin du Luxembourg à Paris en est l’illustration. Des 1450 marronniers encore présents à la fin du XXe siècle, plus de 600 d’entre eux ont été progressivement abattus depuis 2017. Ils ont été remplacés en parti par des micocouliers.

Inflorescence de marronnier rouge ©vm

Le choix de cette essence méditerranéenne n’est pas dû au hasard. La résistance à la sécheresse du micocoulier (Celtis australis) et sa capacité d’adaptation aux contraintes urbaines en font un candidat particulièrement séduisant dans le contexte des changements climatiques. Cependant, s’il semble aujourd’hui réunir toutes les qualités pour être « l’élu » des villes de demain, suscitant un engouement comparable à celui qu’avaient autrefois provoqué l’orme ou le platane, gardons-nous de reproduire les erreurs du passé en faisant d’une seule essence la réponse unique aux défis urbains qui nous attendent.

La situation sanitaire des arbres « historiques » révèle les limites d’un urbanisme végétal fondé sur un nombre restreint d’essences et sur une faible diversité génétique. L’histoire nous enseigne au contraire que la résilience du patrimoine végétal repose sur la diversité du Vivant.

Micocouliers et platanes, Esplanade – Nîmes (30) ©vm

Permettre aux arbres en ville de faire société

Nous en sommes désormais convaincus, les arbres constituent l’une des conditions de l’habitabilité future des villes. Cependant la question n’est pas seulement celle du nombre d’arbres ou de la « bonne » essence à planter, mais bien de notre capacité à rendre la ville habitable pour eux, afin qu’ils puissent y faire société.

Penser la ville à l’aune d’une vie d’arbre suppose d’abord de redonner une place aux sols vivants, à l’eau, à la diversité biologique et aux temporalités longues.  La diversification des essences et des strates végétales (herbes, arbustes, lianes, arbres…), la désimperméabilisation des sols et la reconnexion des arbres au cycle naturel de l’eau deviennent aujourd’hui des enjeux essentiels. Cela implique de sortir des logiques de standardisation qui ont dominé l’arboriculture urbaine depuis tant de siècles. Cette réflexion dépasse largement les seules dimensions techniques, elle engage aussi une transformation culturelle du regard que l’on porte sur ces êtres vivants.

Il est urgent d’apprendre à mieux cohabiter avec les arbres, de les reconnaître en tant qu’organismes capables d’agir sur les milieux, de transformer les ambiances urbaines, participant pleinement à la fabrique des paysages. Nous devons leur laisser une part d’autonomie dans la ville. En cela les arbres spontanés nous enseignent mieux que tout autre que la ville est un écosystème à partager avec les autres règnes du Vivant.

À travers cinq siècles d’histoire, des découvertes scientifiques du XVIIIe jusqu’aux enjeux climatiques actuels, l’arbre apparaît ainsi comme un partenaire essentiel de nos sociétés urbaines.

Encore faut-il apprendre à faire ville avec lui.

Image générée avec l’ia

Récits d’arbres dans la ville

Sans récit partagé cette ambition pourrait sembler veine, l’arbre demeurant perçu comme un simple élément fonctionnel, facilement remplaçable.

C’est précisément ce travail collectif de mise en récit qui se construit aujourd’hui dans les villes à travers des démarches citoyennes de portée à connaissance, inventaires ou recensement.

Atelier Arbres au jardin des plantes de Montpellier (34) CAUE34 – ©ft

Citons l’exemple du recensement des « beaux arbres » des faubourgs nîmois, engagé par l’Académie de Nîmes dans la continuité d’un inventaire du patrimoine bâti. Par « beaux arbres », il faut entendre tous les arbres ou bosquets remarquables par leur histoire, leur taille, leur âge, leur rareté ou tout autre critère jugé pertinent. Ce travail collégial, accessible sur le site de l’Académie, poursuit plusieurs objectifs : faire connaître le patrimoine végétal nîmois ; encourager la diffusion des connaissances autour des arbres urbains ; participer à leur valorisation et à leur défense.

Re-créer du récit autour des arbres est une nécessité. Les protéger suppose d’abord de les rendre visibles. Raconter des histoires d’arbre permet de re-tisser du lien entre les citoyens et le Vivant dans la ville.

Ces dimensions culturelles et sociales sont essentielles à nos villes et à nos vies. Les arbres ne constituent pas seulement des infrastructures écologiques capables de rafraîchir les villes, ils sont aussi des médiateurs sensibles entre les habitants et leur habitat.

Faire société avec les arbres c’est reconnaître à ces êtres vivants, compagnons de route, porteurs de mémoire et de paysage, le droit de cité.

Résumé :

Image générée avec l’ia

À travers cinq siècles d’histoire urbaine, Véronique Mure interroge la place des arbres dans la ville contemporaine et la nécessité de « penser la cité à l’aune d’une vie d’arbre ». Longtemps considérés comme des sous-produits de l’aménagement urbain, les arbres apparaissent aujourd’hui comme des acteurs essentiels de l’habitabilité de la ville : régulation thermique, circulation de l’eau, qualité de l’air, biodiversité et bien-être des habitants.

La conférencière rappelle d’abord les découvertes scientifiques du XVIIIe siècle autour de la photosynthèse et de la circulation de l’eau dans les végétaux, qui ont profondément transformé la perception des arbres et contribué à l’émergence d’un « urbanisme végétal ». Elle montre ensuite comment les arbres urbains sont devenus de véritables « infrastructures vivantes » capables de limiter les effets des îlots de chaleur et de participer à l’adaptation des villes au changement climatique.

Cette réflexion conduit à une interrogation centrale : le temps long de l’arbre est-il compatible avec celui de la ville contemporaine, sans cesse reconstruite et densifiée ? Les crises sanitaires touchant les ormes, les platanes ou les marronniers révèlent les limites des politiques de plantations monospécifiques héritées des XIXe et XXe siècles. Face à ces fragilités, l’auteure plaide pour une diversification des essences et des strates végétales, une meilleure prise en compte des sols et une nouvelle manière de cohabiter avec le Vivant urbain.

Elle explore également la dimension patrimoniale et culturelle des arbres. À travers l’exemple du peuplier d’Italie, du canal du Midi, des Alyscamps à Arles ou encore des œuvres de Van Gogh, Léo Lelée et Gustave Fayet, elle met en évidence le rôle des représentations artistiques dans la construction du patrimoine végétal. Certaines essences deviennent emblématiques de territoires tandis que d’autres, comme l’oranger des Osages, tombent dans l’oubli malgré leur intérêt botanique et historique.

Enfin, Véronique Mure insiste sur l’importance de créer du récit autour des arbres afin de renforcer le lien entre les habitants et leur patrimoine végétal. L’exemple du recensement des « beaux arbres » conduit par l’Académie de Nîmes illustre cette volonté de mieux connaître, valoriser et protéger les arbres des villes.

Summary

Through five centuries of urban history, Véronique Mure examines the place of trees in contemporary cities and the need to “think the city on the scale of a tree’s lifetime.” Long regarded as by-products of urban planning, trees are now seen as essential contributors to the liveability of the city: thermal regulation, water circulation, air quality, biodiversity and human well-being.

The speaker first revisits the scientific discoveries of the eighteenth century concerning photosynthesis and plant hydraulics, which profoundly transformed perceptions of trees and and contributed to the emergence of ‘green urbanism’. Trees gradually came to be understood not only as decorative features but as living agents capable of regenerating air and influencing urban climates, capable of mitigating the effects of heat islands and helping cities adapt to climate change.

This reflection leads to a central question is the long timescale of the tree compatible with that of the contemporary city, which is constantly being rebuilt and densified? Health crises affecting elms, plane trees and chestnut trees reveal the limitations of the monospecific planting policies inherited from the 19th and 20th centuries. In the face of these vulnerabilities, the author advocates for a diversification of tree species and vegetation layers, greater consideration of soil conditions, and a new way of coexisting with urban wildlife.

A major part of the présentation explores the cultural and patrimonial dimension of urban trees. Using examples such as the Lombardy poplar, the Canal du Midi, the Alyscamps in Arles, and artworks by Vincent van Gogh, Léo Lelée, and Gustave Fayet, she demonstrates how artistic representations contribute to the patrimonialization of certain tree species and landscapes. Conversely, other species, such as the Osage orange, remain largely invisible despite their botanical and historical significance.

Finally, Véronique Mure emphasizes the importance of storytelling and public knowledge in fostering stronger connections between citizens and urban trees. The example of the ‘beautiful trees’ census conducted by the Académie de Nîmes illustrates this desire to better understand, promote and protect urban trees.


[1] Hallé F., Plaidoyer pour l’Arbre, Actes Sud, 2014

[2] Circulaire ministérielle du 21 avril 1897, émise par le Ministère des Travaux publics, dans le contexte de la politique française des plantations d’alignement le long des routes et canaux.

[3] Alphand, A., Les Promenades de Paris…, Edition originale : 1867-1873.

[4] Rozier, F. (Abbé), Cours complet d’agriculture, 1785

[5] Mure, V., L’oranger des osages – De l’origine de cet oranger qui n’en est pas un… In :La Garance voyageuse n°134, pp.10-15. Eté 2021

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