La ville, la nature et le temps qui passe…

La ville, la nature et le temps qui passe…

 

« Ne forge pas d’image du monde pour la lui substituer » [1]

Toutes les villes sont pétries de leur passé, quelques fois vieux de 2000 ans. Il en résulte une structure de la ville spécifique, dont on peut encore repérer des marqueurs forts, même s’ils s’estompent au fil du temps, enfouis sous de multiples couches. Toutes ces traces racontent l’histoire de la cité, de son organisation et de ses rapports à la nature.

Pour David Lowenthal[2] « les paysages, fabriqués par les sociétés, sont porteurs des significations culturelles, ou tout simplement des manières de percevoir et d’imaginer qui sont caractéristiques de ces sociétés (d’où le rapport avec la nature qui diffère en Europe et aux Etats-Unis). Ce qui exclut toute relation purement quantitative avec le paysage, mais exige au contraire une reconnaissance de sa valeur mémorielle et patrimoniale, et au fond de la responsabilité vis-à-vis de son avenir. »[3]

Dessiner une trame verte urbaine c’est confronter les rapports entre la ville et la nature, mais aussi entre la ville et la biodiversité, à partir de la « matière » de la ville. Ceci pour bâtir une trame verte qui lui colle à la peau.

Faut-il s’en référer au sauvage, au champêtre, à la ruralité pour entrevoir ce que pourrait être la nature urbaine ?

Existe-t-il une « nature » spécifique à la ville ? Une nature urbaine qui a évolué avec la ville, comme la flore insulaire, née de son isolement, ou les populations végétales et animales méditerranéennes nées des contraintes d’un milieu aride et minéral, exploité par l’homme depuis des millénaires.

A première vue, les scientifiques nous enseignent la « banalisation » des espèces au fur et à mesure que la ville se densifie. L’urbanisation étant considérée comme l’une des causes majeure de la standardisation du vivant, avec une « homogénéisation taxonomique de ces espaces au le long d’un gradient de densification[4].

Mais en y regardant d’un peu plus près, la spécialisation de certaines espèces inféodées à des milieux urbains, nous inciterait à nous placer sur une autre échelle, temporelle plus que spatiale.

Le Crépis de Nîmes (Crepis sancta subsp. nemausensis (Vill.) Babc.) une Asteracée, autrement nommée Herbe rousse, Crépide sainte, Ptérothèque de Nîmes, Engraisse-mouton, Salade de lièvre… fleurit de février à mai et a la particularité de produire deux types de diaspores : une majorité d’akènes plumeux, au sommet de la fleur, pouvant se disperser par le vent et une minorité d’akènes plus lourds sur les côtés, disséminés par barochorie, multipliant ainsi ses chances de reproduction au loin et au près.

Les scientifiques ont observé qu’en ville, l’espèce a tendance à produire chaque année un plus grand nombre de gros akènes que dans les champs. Ainsi, en réponse à la fragmentation de son habitat dû à une urbanisation croissante, la plante a rapidement privilégié pour assurer sa survie, la proximité plutôt que la conquête d’un territoire, qui  s’avèrerait peu productive.

Une stratégie d’adaptation qui pourrait venir éclairer l’évolution d’autres espèces végétales dans tout écosystème victime de morcellement, du fait de l’urbanisation.[5]

La Clausilie romaine (Leucostigma candidescens), petit escargot vivant dans les arènes de Nîmes depuis 2 000 ans, n’a, quant-à-elle, jamais été récoltée ailleurs en France. Elle n’existe nulle part ailleurs dans le monde que dans les Apennins près de Rome et dans quelques murs des arènes nîmoises. Elle aurait été importée à Nîmes par les Romains eux-mêmes, lors de la construction des arènes ou à la suite d’échanges commerciaux.[6]

Peut-on parler de résistance ?

Ne faudrait-il pas alors choisir de faire de la résistance la matière première de la trame verte urbaine ?

Ne faudrait-il pas alors considérer la ville comme créant les conditions d’un processus, qui, pour autant que l’homme ne vienne pas l’entraver en cherchant à lutter contre, peut engendrer une biodiversité spécifique ?

Ne faudrait-il pas alors suivre Gilles Tiberghien qui voit dans les jardins qu’il décrit, non pas un monde « à retrouver dans sa nature première » mais « une réalité en transformation, transitoire et historiquement marquée »[7] ?

Chaque maillon de l’histoire est constitutif de la trame urbaine. Et à chacun d’eux correspond un cortège floristique et faunistique spécifique.

La trame verte urbaine se construit alors à partir de l’inventaire et de l’identification de la biodiversité spécifique, mais surtout de la compréhension et de la reconnaissance des processus mis en oeuvre. Ainsi la trame écologique vient prolonger la trame de la ville sans s’y substituer.

La reconnaissance par les habitants, les politiques et gestionnaires de la cité de ces écosystèmes urbains nécessite aussi d’acquérir de nouvelles références et de changer les regards sur la nature en ville. C’est la fonction instituante et édifiante du regard de Gilles Deleuze[8], premier pas vers la reconnaissance pour la nature d’un « droit de cité ».

Ces changements sont en route depuis une trentaine d’année.

Les gestionnaires, poussés par une demande citoyenne et un contexte réglementaire qui se précise, ont fait évoluer les palettes végétales et les modes de gestion.

Les démarches participatives qui permettent aux citoyens d’appréhender les processus naturels en marche dans la ville, stimulent aussi la participation de chacun à l’échelle de sa parcelle, de la rue, du quartier…

La mise en œuvre d’une trame verte urbaine se doit de s’appuyer sur ces démarches, et de les prolonger.

Véronique Mure

Nîmes, le 15 mars 2015

Berre l'étang V.Mure 10

Nature en ville V.Mure 3 Nature en ville V.Mure 4 Nature en ville V.Mure 5 Nature en ville V.Mure 6 Nature en ville V.Mure 7

[1] B.Brecht, mot d’ordre inscrit dans l’ouvrage de photos de Roger Oleszczak : « C’était Manufrance »

[2] David Lowenthal, « Passage du temps sur le paysage ». Traduit de l’anglais par Marianne Enckell. Gollion, Infolio, 2008 . – Collection Archigraphy Témoignages. – 334 p. – SBN 978-2-88474-513-0

[3] Jean-Marc Besse, « Le Paysage : entre la perte et l’histoire », Critique d’art [En ligne], 32 | Automne 2008, mis en ligne le 09 février 2012, consulté le 14 mars 2015. URL : http://critiquedart.revues.org/698

[4] Magali Deschamps-Cottin et al. « Nature urbaine à Marseille : Quels possibles pour une trame verte ? » In Trames vertes urbaines, sous la direction de Ph. Clergeau & N. Blanc, Ed. du Moniteur, 2013.

[5] P.-O. Cheptou et al., PNAS 2008 ; 105 : 3796-3799

[6] http://www.maxisciences.com/escargot/une-espece-prisonniere-des-arenes-de-n-mes-depuis-2000-ans_art1785.html Copyright © Gentside Découverte

[7] Gilles Tiberghien, « Paysages et jardins divers », Paris : Ed. Mix, 2008

[8] Gilles Deleuze, « Pourparlers », Editions de minuit, 1990, p.235.

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