Les centaurées sortent des prés, et là commence l’embrouille !

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Les centaurées sortent des prés, et là commence l’embrouille !

Comment ne pas remarquer, au printemps dernier, cette belle touffe de feuilles, vert sombre, compacte, qui émerge d’un carré de « méditerranéennes » ? Sans doute venue d’une prairie toute proche, elle s’est installée là, entre une germandrée et une sauge, sans demander d’avis à quiconque. Et elle affiche une telle vigueur qu’il ne viendrait à personne l’idée de l’arracher.

Arrivé l’été, après plusieurs mois de pluie, sa floraison a explosé. De beaux bouquets de capitules* roses avec leurs involucres* en forme de tonneau. Un vrai cadeau de la nature !

C’est une centaurée, une centaurée noire plus précisément. Autrefois Centaurea nigra L., elle est aujourd’hui regroupée dans le taxon des Jacées, Centaurea jacea subsp nigra. Elle est facilement reconnaissable à ses inflorescences dont tous les fleurons* sont courts et ramassés sur eux même, au contraire de beaucoup d’autres centaurées dont les fleurons extérieurs sont rayonnants, comme le bleuet, Centaurea cyanus.

Un genre très riche que les centaurées, proches des chardons et des cirses, mais au feuillage sans épine. Des centaurées nommées en référence au Centaure Chiron, mi-homme, mi-cheval, dont Homère dit de lui que c’est le plus sage des centaures. Passé maître dans l’art de guérir, il connaissait les vertus des simples. Maître d’Asclépios et précepteur d’Achille il tient une place importante dans la mythologie de l’Antiquité. Il est souvent représenté des plantes à la main, et nombreuses sont celles qui lui sont dédiées, pour la plupart vulnéraires, propres à la guérison des plaies ou des blessures.

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Fresque Pompei

La grande et la petite centaurée sont toutes deux des « herbes de Chiron ». Mais attention, là commence l’embrouille : si elles portent pratiquement le même nom commun, elles n’ont cependant rien à voir entre elles !!! La grande centaurée fait partie de la famille des Astéracées (Centaurea majus, syn. Centaurea centaurium, L.) alors que la petite fait partie de la famille des Gentianacées (Centaurium erythraea). Et pourtant la littérature leur attribue indifféremment la guérison de Chiron, dont Pline nous rapporte l’histoire : « la centaurée (Centaurea centaurium, L.) a, dit-on, guéri Chiron : le centaure maniait les armes d’Hercule, qu’il avait reçu chez lui, et il s’était blessé en laissant tomber une flèche sur son pied; aussi quelques-uns appellent-ils la Centaurée chironion. ». Si on retrouve la même version dans le « Bouquet d’Athéna » d’Hellmut Bauman, Pierre Lieutaghi dans son « Livre des bonnes herbes, » attribue, quant à lui, cette guérison à la petite centaurée. Pline précise encore que la grande centaurée a « tant de vertu pour réunir les plaies, qu’elle fait, dit-on, adhérer entre elles les viandes avec lesquelles on la met cuire. »

Il semble que la racine de la grande centaurée soit utilisée pour ses vertus fortifiantes, digestives, antiseptiques, calmantes, astringentes… et qu’elle puisse aussi, soulager les douleurs intestinales, ou les rhumatismes et les inflammations des yeux. L’eau de Jacée (Centaurea jacea) soigne les conjonctivites, ses jeunes feuilles se consomment en salades, et sa racine pouvait aussi se mâcher fraîche comme un bâton de réglisse… Elle procurait alors une sensation sucrée et rafraîchissante.

Mais pour moi, la plus belle et intéressante des vertus des centaurées, est d’être la plante hôte de nombreux insectes ! La Centaurée jacée est une des meilleures plantes mellifères de la prairie. Et plusieurs papillons la visitent. C’est le cas de la Mélité andalouse (Melitaea aetherie), l’Ecaille fermière (Epicallia villica) ou encore du demi-deuil (Melanargia galathea).

Quel émoi de voir s’envoler des dizaines de demi-deuils au moindre frôlement de ses inflorescences. Ils volettent en nuée autour de la plante pour se reposer aussitôt sur les fleurs, comme impuissants à s’en détacher. Savent-ils que dans le langage des fleurs la centaurée est le symbole du désir amoureux ? Belle illustration de ce symbole que cette parade nuptiale entre fleur et papillon !!!! Et l’illustration ne s’arrête pas là… Excitée par le frôlement du papillon, la fleur de centaurée contracte brutalement les filets de ses étamines, projetant ainsi une partie de son pollen sur l’insecte. Les filets retrouvent peu à peu leur longueur initiale, après quoi, nous dit Aline Raynal, ils pourront répondre à une nouvelle excitation…

Et à voir le nombre de papillons qui volent autour des fleurs…

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Petit lexique :

· Involucre : désigne une collerette d’écailles ou de bractées libres ou soudées ensemble à la base d’une inflorescence.

· Capitule : inflorescence constituée de fleurs serrées les une contre les autres, insérées sur un receptacle floral (ex : marguerite)

· Fleuron : se dit de chacune des fleurs tubulées réunies sur un seul réceptacle pour former un capitule.

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Baumann, H., Le bouquet d’Athéna, les plantes dans la mythologie et l’art grecs. Flammarion -1984

Lieutaghi, P., Le livre des bonnes herbes, Actes Sud –1999

Raynal-Roques, A., La botanique redécouverte, Belin – 1994

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