Pourquoi un Parc Naturel Régional des Garrigues ? par Bertrand Folléa, paysagiste-urbaniste, Grand prix du paysage 2016.

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Pourquoi un Parc Naturel Régional des Garrigues ? par Bertrand Folléa, paysagiste-urbaniste, Grand prix du paysage 2016.

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Bertrand Folléa,  paysagiste urbaniste

 

19 octobre 2017

Vèmes Rencontres du Pont du Gard

Le Parc Naturel Régional des Garrigues : une chance unique pour construire l’avenir du territoire avec tous ses acteurs

Nos atouts

L’Uzège, de la Cèze au Gardon, en passant par ses garrigues, est un beau, un merveilleux pays. Est-il besoin de le dire? Je ne vais prêcher ici que des convaincus. Et pourtant oui, il est besoin de le dire. Et de le dire, si possible, avec plus de précision que de simplement l’affirmer comme si c’était une affaire entendue et que l’on pouvait donc passer à autre chose : aux choses sérieuses. Pourquoi glisse-t-on comme cela si vite sur l’émotion de la beauté? Pourquoi avons-nous si peur du subjectif au point d’avoir inventé ce stupide dicton : « des goûts et des couleurs on ne discute pas »? Mais alors si nous, ici présents, éprouvons le même goût pour ce pays, on ne peut pas en discuter?

Sans doute glissons-nous ainsi sur l’émotion de la beauté par pudeur, mais aussi, et c’est plus grave, par la toute puissance que l’on donne depuis des siècles à la raison plutôt qu’à l’émotion, à l’intelligible plutôt qu’au sensible, au cognitif plutôt qu’à l’intuitif, à la pensée plutôt qu’à l’action. Or cette séparation n’est pas simplement artificielle, elle est aussi terriblement destructrice : à la source de tous nos maux en matière d’environnement.

Certes je ne vais dire que des choses que vous connaissez. Mais notre but n’est pas seulement de connaître (à nouveau la prééminence du cognitif!). Il est aussi et peut-être surtout de re-connaître, de raviver nos connaissances et nos sensibilités, de revenir aux sources de ce qui nous motive et nous rassemble, de les entretenir, pour ne pas qu’elles prennent la poussière, de les partager surtout. Je vous propose donc de passer le chiffon à poussière et de regarder l’éclat de nos paysages, de les re-connaître, donc, ensemble.

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L’Uzège des garrigues présente un rare mélange de fort caractère et d’équilibre dans sa diversité.

Fort caractère par la vigueur de ses éléments :

La force de la lumière, resplendissante, ruisselante, puissante, qui magnifie tout et qui fait chanter la pierre. Cette lumière vous l’avez aussi bien en été qu’en hiver, ce qui est loin d’être donné à tous les pays. Vous l’avez aussi la nuit, si j’ose dire : la voûte ici est riche d’étoiles, et les nuits de pleine lune, vous pouvez vous promener, et même lire votre livre, sans lampe. (Vous connaissez tous la phrase du jeune Racine en séjour à Uzès « ici nos nuits sont plus belles que vos jours »).

La force du vent, puissant également, ce mistral, bon l’été, froid l’hiver, qui charrie les nuages, dégage le ciel et apporte cette lumière qui nous transporte. Lui fait chanter les arbres.

La force des pluies, nettement plus importantes qu’à Paris en quantité, mais réparties en douches impressionnantes à la fin de l’été ou en automne, jusqu’à faire violemment, dramatiquement, déborder les rivières, comme en 2002.

La force des chaleurs d’étés, vibrantes de cigales ; des été toujours secs, toujours ensoleillés, fiables, ce qui est un puissant facteur d’attraction pour tous les humains du nord, qui viennent y migrer et prennent un plaisir reptilien à avoir trop chaud.

La force des senteurs, des parfums, des arômes qu’exhalent les garrigues, du thym à l’aspic, du romarin à la myrte, et dont la biodiversité est exceptionnelle à l’échelle européenne ;

La force du rocher aussi : ce calcaire Urgonien du Secondaire, qui s’affiche avec puissance sur les parois des gorges abritant l’aigle de Bonnelli ; mais qui est partout présent : sous la maigre couche d’humus des plateaux de garrigue ; dans les champs ; dans toutes les constructions, au fil des épierrages et des carrières, depuis le mur ou la capitelle la plus humble jusqu’au clocher ou à la tour de duché la plus élevée.

Ces éléments climatiques ou géologiques ou botaniques sont hors du commun, parfois excessifs mais jamais mous ni faibles ni ennuyeux, toujours de caractère.

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A cette force roborative répond un extraordinaire équilibre complexe des formes du paysage, une diversité de SITUATIONS qui rend particulièrement agréable les parcours de petites distances, notamment à pied ou à vélo, ou même en voiture ou en car. Ici pas d’immenses plaines plates longues à parcourir et sans vues, comme dans la Camargue voisine : ici c’est beaucoup mieux …! mais c’est la Camargue qui est un PNR … ; ici pas de profondes vallées longues à descendre et à remonter en lacets multiples, comme dans les montagnes Cévenoles juste à côté ; ici c’est beaucoup mieux … mais ce sont les Cévennes qui sont Parc National. Ici, donc, un étonnant mélange de petits plateaux, de petites plaines et de petites gorges. Et je dis étonnant mélange car ces plateaux, plaines et gorges sont IMBRIQUES les uns dans les autres, et pas simplement juxtaposés. Ceci contre toute attente, contre toute logique apparente.

Pourquoi, par exemple, la rivière de l’Alzon ne contourne-t-elle pas sagement la colline d’Uzès par l’ouest? Après avoir pataugé un peu entre Saint-Quentin et Uzès, comme si elle hésitait sur le chemin à suivre, elle coupe la colline du Duché sans prévenir, composant la vallée de l’Eure, merveilleuse vallée inattendue, qui sert d’écrin à la mise en scène des tours d’Uzès, affichées comme sur un échiquier.

Des plaines incisées dans les plateaux des garrigues, voilà, à nouveau, qui est tout-à-fait étonnant. C’est le cas de Belvezet, de Lussan, de Lacapelle-Masmolène et de Pouzilhac, de Valliguières, de Verfeuil, ou encore de la plaine perchée très délicate qui court de la Bruguière à Pougnadoresse.

L’eau, dans ce paysage calcaire, plus ou moins karstique, plus ou moins soluble, plus ou moins érosif, a été facétieuse dans son façonnage du paysage en poupées russes.

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Mais c’est L’HOMME, le véritable créateur de ces paysages merveilleux d’équilibre. Avec la force de ces éléments, avec la diversité de ces situations, il a fait de ce pays un véritable jardin, une espèce de paradis potentiel, mais un paradis gagné à la force de son travail. Et c’est cela qui nous émeut le plus : cette expression particulièrement claire et lisible des relations de l’homme à son environnement. Le paysage, ici est un véritable livre ouvert de cette relation, amusant à lire, à parcourir, à vivre tout simplement : plein de rebondissements, d’événements particuliers. L’homme a littéralement apprivoisé les forces naturelles que l’on vient d’évoquer :

– l’ombrage des platanes ou des tonnelles, et la douceur des couleurs des volets, pour filtrer la lumière trop vive ;

– l’étirement des terrasses et restanques agricoles de pierre sèche sur les pentes, pour atténuer l’érosion des pluies ;

– les citernes, les puits, les aqueducs, les pouzarenques, pour stocker l’eau et mieux la répartir dans l’espace et dans le temps ;

– les cultures variées pour s’adapter aux moindres micro-terroirs : blé, vigne et olivier, bien sûr – la trilogie méditerranéenne qui donne au paysage de l’Uzège un air d’Arcadie éternelle – ; mais aussi encore quelques rares mûriers, un peu de moutons, de jardins maraîchers, de vergers de cerisiers, d’abricotiers, de pêchers, de chênes truffiers ;

– les villages compacts, économes de la terre, aux ruelles courbes pour déjouer les courants d’air du vent, étroites pour procurer de l’ombre ; toujours très précisément positionnés, mais dans des situations là encore variées, qui procurent le plaisir de découvrir et d’habiter un lieu bien spécifique, bien adapté : sur la ligne des sources, au point exact où le calcaire filtrant rencontre l’argile imperméable et fait sourdre l’eau ; à peu près jamais tout-à-fait dans la plaine (hormis Bourdic) ; parfois spectaculairement perchés comme à Lussan, à Cornillon, à Castillon ; sur du calcaire, mais aussi sur les barres gréseuses comme de Pougnadoresse à la Bruguière ;

– les murs, partout les murs, qui composent un continuum extraordinaire, notre toile, notre web : des garrigues aux champs, des champs aux jardins, des jardins aux rues, aux villages, aux maisons, aux monuments : de la nature à la culture, de la ressource à l’œuvre, sans rupture ni de matière, ni de teinte.

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Le fruit de cette rencontre entre la force des éléments et l’art et la nécessité pour les hommes de vivre avec, et si possible d’y bien vivre, c’est le paysage. Le paysage ce n’est pas la nature, ce n’est pas un asservissement de la nature, c’est un apprivoisement de la nature, qui nécessite du temps, du doigté, du savoir-faire, du tact, de l’art ; et aussi : une attention, une vigilance, une veille, permanente ; vous ne domptez pas le pays des garrigues de l’Uzège pour en faire un paysage comme ça, d’un simple claquement de doigt, ou de fouet ; c’est un dialogue avec la nature qui s’établit, une conversation de longue durée, incessante, jamais coupée ; c’est un façonnage de la nature pour en faire un environnement : le paysage contient l’action. Il est action bien plus que tableau ou carte postale. En bref, et c’est comme cela que je le conçois, le paysage c’est LA RELATION. Le paysage exprime l’intelligence de cette relation, il contient la filiation des héritages qui font patrimoine, il contient l’économie de la ressource locale. Intervenir dans le paysage, c’est se glisser dans une conversation continue ; c’est construire une nouvelle relation ; mais pas à partir de rien ; à partir de ce qui est déjà là, de ce qui se dit déjà.

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Et c’est là que l’on comprend l’intérêt de disposer d’un outil, d’une aide, de moyens pour poursuivre de façon habile la conversation : car c’est compliqué d’apprivoiser ce pays sans l’asservir, sans le dénaturer ou le tuer ; c’est complexe de maintenir la conversation sans jamais la couper, alors que sans arrêt, on intervient dans le paysage ; c’est du boulot, de rappeler aux gens qu’ils ne sont pas seuls à parler, qu’il n’y a pas rien autour d’eux ; c’est une attention permanente, que de savoir placer ce que l’on doit dire sans un mot de travers, sans un gros mot qui viendrait achever la discussion.  » Pas un paysage qui ne soit obscur, sous ses plaisantes transparences, quand vous lui parlez infiniment » nous dit Edouard Glissant. En bref, c’est du boulot de façonner le paysage au quotidien, à tous les niveaux, du plus modeste permis de construire au plus ambitieux programme stratégique, du sillon du tracteur au bas-côté de la route, du stationnement des visiteurs aux commerces du centre-ville. Rien n’est neutre. Rien n’est anodin.

Et moi qui travaille du côté de la maîtrise d’œuvre, je vois bien à quel point les maîtrises d’ouvrage communales, intercommunales, départementales, régionales, sont démunies, pas armées par rapport au défi de la qualité. Nous souffrons individuellement et collectivement d’un déficit terrible de connaissance, de re-connaissance ; de connaissance partagée, de savoir-faire adapté, de culture paysagère. Les commandes, lorsqu’elles existent, sont mal formulées, interviennent au mauvais moment, elles sont trop à côté ou en marge des outils et des démarches opérationnelles ou réglementaires ; elles sont insuffisamment préparées, elles manquent de suivi! Alors le PNR, il est là pour ça : pour nous aider, pour vous aider, pour construire jour après jour, toujours et sans discontinuité, la relation.

On comprend, au bout de ce parcours, que le paysage est central parce qu’il est au cœur de ce qui nous rassemble : que je vienne de la sphère de l’économie, de l’environnement ou du social, ce qui nous rassemble, ce qui nous permet de discuter et de dialoguer, c’est justement cette conversation en cours qu’est le paysage. C’est clairement un bien commun : il n’y a aucun doute sur la légitimité de la puissance publique, à tous les niveaux, pour promouvoir son façonnage attentif et exigeant, en partenariat gagnant-gagnant avec les acteurs privés qui le travaillent et le transforment au quotidien, en concertation et participation avec les habitants qui le vivent. C’est de l’intérêt de l’économie pour l’attractivité du territoire, dans un monde concurrentiel ; c’est de l’intérêt de l’environnement pour la richesse de la vie, de la bio-diversité et pour la santé ; c’est de l’intérêt du social pour le bien vivre ensemble.

Ce n’est pas secondaire, ou marginal, ou aval : c’est juste fondamental, c’est une part de nous-mêmes.

Le projet de territoire, que devra servir le PNR, devra donc être un projet de territoire tel que perçu par les populations : c’est-à-dire, exactement, un projet de paysage, tel que défini par la Convention européenne du paysage. Le PNR doit devenir notre outil efficace et partagé pour façonner au quotidien notre paysage.

Aujourd’hui le PNR est un projet, mais demain, lorsqu’il existera, ce sera un outil. C’est le paysage – le territoire perçu, vu et vécu par les populations – qui est par lui-même projet, dans toutes ses dimensions : en permanence et simultanément intention, processus et résultat. C’est ce projet que nous devons façonner au quotidien, en agissant au moyen du PNR.

Enfin, pour finir : arrêtons de traîner! Les cartes montrent de façon criante que nous devons être le 53e PNR de France. Comment laisser un tel trou dans la carte des PNR alors que l’on a le territoire le plus subtil de tout l’arc méditerranéen français? Comment laisser ce blanc alors qu’il est tant sous pression de la périurbanisation, terriblement banalisante, qui laminera notre personnalité et qui nous appauvrira dans tous les sens du terme?

Courons au Parc, mesdames et messieurs et chers amis, arrêtons de tourner autour et dépêchons-nous!

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