De la fertilité des sols

De la fertilité des sols

l’ONG Volubilis* m’a invité à parler de fertilité à l’occasion de la Journée mondiale des sols, le 3 décembre dans le cadre de leur cycle d’échanges « Femmes et paysage en Méditerranée ». Merci à eux ! Ci dessous mon intervention pour ceux que cela peut intéresser, ainsi que les références des textes lus.

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Faut-il remonter à l’Antiquité ?

A la Mère… ?

A la Terre-Mère… ?

A Gé, à Gaïa… ?

Pour parler de fertilité des sols

On le sait, l’Antiquité grecque adorait cette Déesse de la terre fertile qui donnait la vie … mais Il y a longtemps que nos sociétés « hors sol », ont coupé le cordon avec ce mythe d’une Terre-Mère protectrice et nourricière.

Aujourd’hui pourtant l’hypothèse Gaïa est au cœur des théories de l’écologie, de James Lovelock à Bruno Latour. 

Pour ce dernier Gaïa n’est pas la Terre-Mère, n’est pas une déesse païenne, (…) elle n’est pas non plus la Nature, telle qu’on l’imagine depuis le XVIIe siècle, (…)  Une Nature (qui) constituait alors l’arrière-plan de nos actions.

A cause des effets imprévus de l’histoire humaine, nous dit Latour, ce que nous regroupions sous le nom de Nature quitte aujourd’hui l’arrière-plan et monte sur scène. L’air, les océans, les glaciers, le climat, les sols, tout ce que nous avons rendu instable, interagit désormais avec nous. Nous sommes entrés dans la géohistoire. L’époque de l’Anthropocène (…)L’ancienne Nature disparaît et laisse la place à un être dont il est difficile de prévoir les manifestations. (…) Pour Bruno Latour Gaïa est le nom qui lui convient le mieux.[1]

A cela, Gilles Clément apporte une nuance sur le principe de faire de la planète un être vivant à elle seule, sans être pour autant en désaccord avec Bruno Latour : 

La Gaïa de Latour, dit Clément, n’aborde pas l’Humain. Il s’agit d’un système qui peut se passer de l’humanité. Sauf que l’humanité est bel et bien là. Que fait-on avec elle ? Le Jardin Planétaire apporte un complément à cette vision biologique de la planète : s’il y a jardin, il y a jardinier. [2]

Avec le jardin et le jardinier, s’ouvre la grande question du sol, assurément

Ce sol dont le philosophe Emanuele Coccia dans un texte magnifique[3] nous dit qu’Il est le fondement de tout et (que) pourtant personne n’est prêt à écouter sa voix. 

Il est temps d’y pénétrer, de s’y enfoncer pour toucher du doigt sa fertilité.

Mon expérience du jardin, et de l’enseignement du jardinage auprès des étudiants de l’école du paysage, me fait penser que nous avons, comme Clint Eastwood sur la route de Madison, une idée de la fertilité qui s’apparente à l’humus, à l’odeur du sous bois. Ça sent très bon un sol fertile !

C’est assez proche de ce qu’écrit Karel Capek, dans L’année du jardinier, en 1929 :

Aussi longtemps que j’ai été un spectateur lointain et distrait du travail des jardiniers, je considérais ceux-ci comme des personnes d’un esprit particulièrement poétique et délicat qui cultivaient le parfum des fleurs en écoutant le chant des oiseaux. Aujourd’hui que je vois la chose de plus près, je me rends compte qu’un vrai jardinier n’est pas un homme qui cultive les fleurs : c’est un homme qui cultive la terre, c’est une créature qui s’enfouit dans le sol,laissant le spectacle de ce qui est en dessus à nous, les badauds, bons à rien. Il vit enfoncé dans la terre. Il se bâtit un monument en amoncelant de la terre. S’il arrivait au jardin dit Paradis, il reniflerait d’un air extasié et, dirait :  » Bon Dieu, ça, c’est de l’humus!« [4]

Mais sommes nous vraiment sûrs que la fertilité n’est synonyme que d’humus ?

Pour la langue française le mot « fertile » a de nombreux synonymes : abondant, arable, généreux, gras, gros, imaginatif, inépuisable, ingénieux, inventif, plantureux, plein, prodigue, productif, prolifique, riche, rusé, subtil…

Des qualificatifs qui confirment, en partie, cette vision généreuse de la fertilité abondant, arable, généreux, gras, gros, plantureux, plein, prodigue, productif, prolifique, riche, 

Mais qui en offre également une vision plus subtile : imaginatif, inépuisable, ingénieux, inventif, rusé, subtil…

Je voudrai poursuivre mon propos en confrontant ces deux visions.

En faisant tout d’abord un détour par l’eau.

Il me semble que l’abondance du milieu en eau nourrie une image de la fertilité qui s’apparente à l’exubérance végétale, à la forêt, à l’humus,…

On le sait, l’eau est vitale pour les plantes, pour assurer la photosynthèse et élaborer les glucides dont elles ont besoin pour se développer. 

Ainsi les plantes passent leur temps à remonter l’eau du sol et la renvoyer dans l’atmosphère.

Au sommet de cette image fertile siège la forêt tropicale humide.

Et de la fertilité de la forêt tropicale à la fertilité de son sol, il n’y a qu’un pas…. 

A ne pas franchir.

Car à dire vrai, de nombreux sols de forêts tropicales humides sont très vieux et très pauvres. 

Plus des 2/3 des forêts tropicales humides du monde, dont les 3/4 de la forêt Amazonienne peuvent être considérées comme étant des « déserts-humides »dans le sens ou elles poussent sur des sols très pauvres en nutriments. 

Les sols amazoniens sont tellement usés qu’ils sont pratiquement dépourvus des minéraux essentiels aux plantes, tels que phosphore, potassium, calcium, et magnésium, et sont, au contraire, riches en oxyde d’aluminium et oxyde de fer, qui leur donne une belle couleur rouge mais qui sont toxiques.

Mais alors comment des sols si pauvres peuvent-ils être le siège de croissances végétales si généreuses ? 

Ce sont bien sûr les arbres, et le génie naturel, qui répondent à cette question.

Les arbres des forêts tropicales humides sont adaptés à leur environnement. Il y a longtemps qu’ils ont maîtrisé le problème des sols pauvres. Grâce à des racines peu profondes, iIs drainent les ressources de la litière et du bois mort dans lesquels ils trouvent la majeure partie du carbone et des nutriments dont ils ont besoins. Au fur et à mesure que la matière organique se décompose, elle est recyclée. Et ceci si rapidement, grâce à l’abondance de
bactéries, champignons, et termites, grâce aussi à la température et la pluviométrie élevées, que très peu de nutriments atteignent le sol, le laissant quasiment stérile. [5]

C’est un peu comme si les arbres de la forêt tropicale humide vivaient sur eux même.

Mais après un défrichement, le sol forestier révèle  sa vraie nature… Rapidement lessivé par les pluies et le soleil, il affiche sa stérilité. 

Nous le voyons, n’est peut-être pas fertile le sol que l’on croit… 

A l’opposé de l’exubérance tropicale humide, nos sols méditerranéens si arides font pale figure

Il faut bien le reconnaître, le sec n’a pas l’habitude d’avoir la côte. 

La preuve en est de sa trentaine de synonymes : aride, asséché, austère, autoritaire, blessant, bourru, bref, brusque, brutal, cassant, cru, décharné, déplaisant, désobligeant, desséché, efflanqué, ferme, froid, glacial, insensible, raide, rébarbatif, rude, sans-coeur, séché, sévère, simple, squelettique.

Rien de très fertile dans tout cela…

Mais sommes-nous aussi sûr que ça qu’un sol aride ne peut jamais être associé à de la fertilité ? 

Je pense à ces qualificatifs cités précédemment :imaginatif, ingénieux, inventif, rusé, subtil.

A ce stade, j’ai une nouvelle fois envie de vous faire entendre la parole de Pierre Sansot, il sert si bien mon propos :

« L’aridité du sol méditerranéen, nous dit-il,ne constitue pas une malédiction. Il convient à la beauté d’un tel paysage. Un peu moins sec, il s’affadirait, il fondrait dans une redoutable tendresse. (…) Par miracle, une végétation encore plus têtue et aussi sèche (que cette terre) surgit de-ci de-là. Ces plantes ont autant d’orgueil que la terre où elles sont entrées comme par effraction. Elles ne demandent rien. Elles ne gémissent pas sous le vent. Elles ne quémandent pas l’eau dont elles manquent. (…) Pour qui possède le génie de ces lieux, ce sol est le plus bienveillant et le plus inspirant qu’il soit.»[6]

Il me semble que la clef de la question qui nous préoccupe – « qu’est-ce que la fertilité d’un sol ? » – est dans ces phrases : Pour qui possède le génie de ces lieux, ce sol est le plus bienveillant et le plus inspirant qu’il soit…

Ainsi le genévrier de Phénicie, familier des falaises, peut-il vivre accroché aux rochers jusqu’à mille ans… recroquevillé, ne poussant que très peu, ajustant sans cesse sa croissance à ses ressources, allant chercher, grâce à son étonnant système racinaire ou caulinaire – on ne sait plus très bien – la fraicheur dans les moindres interstices de la roche….

Juniperus phoenicea – Ceyreste ©Daniel Groux

J’avance ici l’hypothèse que les systèmes racinaires, invisibles à nos yeux, sont une des principales variables d’ajustement de l’adaptation des plantes à la « fertilité » des sols en place, quelles qu’elles soient. 

Racines ©F.Hallé

Ainsi dans ces sols méditerranéens que l’on voit comme stériles, vivent des plantes qui s’y trouvent à l’aise… adaptées à ces milieux là, bien souvent grâce à des systèmes racinaires qui explorent les sols en profondeur.

Dans les roches ou les falaises, s’installent une végétation qui profite de la moindre faille.

Genêt de Corse ©vmure
Vallon St Pons, Gémenos – ©Nicolas Castelli

Des sables littoraux, apparemment stériles, l’oyat sait faire son lit, ne craignant même pas l’ensevelissement… tout comme la giroflée des sables (Matthiola sinuata)[7], qui est là à son aise grâce à son puissant système racinaire, ou encore l’euphorbe des dunes (Euphorbia paralias) qui replie des feuilles au plus fort de la saison estivale pour se protéger de la dessiccation et est dotée une racine si dure qu’on peut se demander si ce n’est pas la plante entière qui est enterrée… Et le chardon bleu (Eryngium maritimun) qui au delà d’un feuillage coriace, a lui aussi une système racinaire extrêmement puissant…

Giroflée des sables ©vmure
Giroflée des sables ©T.Rautureau

Même scénario dans les galets des plages, avec le pavot cornu (Glaucium flavum) par exemple. Encore un équipé d’un impressionnant pivot…

pavot cornu ©vmure
Pavot cornu ©T.Rautureau

Les argiles gorgées d’eau des sansouires, des marais temporaires, des vasières, nous offrent aussi un cortège floristique spécifique, obione (Halimone portulacoides), soudes ….  et bien d’autres, chacune pourvue de racines plongeantes.

Soudes ©vmure
Soude ©T.Rautureau

Et puisque nous sommes en méditerranée, un zoom sur la fertilité des sols incendiés s’impose.

On le sait, l’incendie, en région méditerranéenne, n’est pas que destructeur. Il active la fertilité des pyrophytes.

Ainsi la répétition des incendies depuis des millénaires a modelé les écosystèmes. La végétation s’y est adaptée. On parle de pyropaysages et de pyrophytes.

Après un incendie les graines de cistes ou de pins d’Alep voient leur pouvoir germinatif activé par la chaleur et les fumées. 

Pinus halepensis – Minervois ©mure

Le milieu largement ouvert par le feu, fertilisé par les éléments minéraux issus de la combustion, comme la potasse, devient ainsi favorable au développement d’une multitude de plantes basses, au rang desquelles les bulbeuses qui possèdent une épaisse couche de tuniques sèches les protégeant de la chaleur des feux. Les géophytes sont naturellement protégées du feu par leur position souterraine. En Afrique du sud, dans la région du Cap, nombre d’espèces ont leur floraison synchronisée à la suite des incendies. Cela vaut leur nom de Fire-Lilies (Cyrtanthus sp.) 

Fire- Lilies (Cyrtanthus sp.) dans le fynbos sud africain (région du Cap) ©GClément

La fertilité pourrait-elle alors naitre du minéral et pas uniquement de l’humus ?

Pour en parler je ferai appel a à ce merveilleux pédagogue et naturaliste qu’était Jean Henri Fabre. Au détour de l’exemple d’un volcan à peine éteint, il raconte cette fabrique incroyable de la terre, à partir de la matière minérale[8]

« Cette surface désolée, maudite, paraît destinée à ne jamais se couvrir de verdure. En cela on se trompe : après des siècles et des siècles la végétation aura fini par s’y établir. En effet, voici que l’air pur, la pluie, la neige, les gelées attaquent tour à tour la dure surface de la lave, l’égratignent pour ainsi dire, en détachent de fines parcelles, et finissent par produire un peu de poussière à ses dépens. Sur cette poussière, apparaissent des plantes bizarres et robustes, ces plaques blanches ou jaunes qu’on voit sur les pierres et qu’on nomme lichens. 

Les lichens se collent sur la lave, la corrodent encore davantage et meurent, laissant un peu de terreau formé de leurs débris. Dans ce précieux terreau, conservé dans quelque cavité de la lave, viennent maintenant des mousses qui, en pourrissant, en augmentent la quantité. 

©vmure

Puis arrivent les fougères qui exigent de plus grandes provisions ; 

après celle-ci, quelques touffes de gazon ; 

et ainsi de suite, de sorte que chaque année la terre végétale s’accroît des nouveaux débris de la lave, et du terreau des générations mortes. C’est ainsi que, de proche en proche, une coulée de laves se couvre d’une maigre végétation. 

La terre arable que nous cultivons a eu la même origine. Les roches stériles du voisinage, si dures qu’elles soient, calcaire, silex ou granit en ont formé la partie minérale en se réduisant en poussière par l’action combinée de l’eau, de l’air et du froid ; et les générations végétales qui s’y sont succédées, à partir des plus simples, en ont formé le terreau. » 

Plus loin il ajoute : « Ce n’est pas dans les plaines cultivées que vous trouverez ces tapis serrés des mousses et des lichens, vaillants défricheurs de la pierre ; c’est sur la croupe abrupte des montagnes qu’on peut les voir à l’œuvre, s’incrustant sur la roche nue pour la convertir en terre végétale. C’est de ces hauteurs que la terre arable est descendue peu à peu balayée par les pluies, et est venue fertiliser les vallées. Le même travail se poursuit toujours : dans nos régions montueuses, les plantes les plus infimes augmentent sans cesse la quantité de terre végétale. Les filets d’eau pluviale qui sillonnent ces régions s’en emparent et la charrient dans les plaines. ». 

Passons sans plus de transition de la minéralité du volcan de Jean-Henri Fabre à celle de la ville…

Est-il possible d’établir une comparaison ?

Les murs, les dalles de béton de nos aménagements urbains, l’enrobé de nos rues, pourraient-ils être un jour considérés comme fertiles ? Etre vus comme accueillant une végétation adaptée, qui engendre un processus de fertilisation… 

Mur St Etienne ©vmure

A l’image de cette cymbalaire des murailles (Cymbalaria muralis) la ruine de Rome, dont le pédoncule floral s’allonge après la fécondation, explorant les parois minérales à la recherche d’une faille où abriter ses petits…

Cymbalaire ©vmure

Revoir la conférence : https://www.youtube.com/watch?v=YU1NbsKD8FE


Site internet de Volubilis https://www.volubilis.org/actualites/

[1]Bruno Latour, philosophe et sociologue des sciences, est professeur à Sciences-Po Paris et professeur associé à la London School of Economics. Face à Gaïaest issu d’un cycle de six conférences prononcées à l’université d’Édimbourg.

[2]Gilles Clément, Com.pers.

[3]Emanuele Coccia, « Gaïa ou l’anti-Léviathan » Critique2019/1-2 (n° 860-861pp. 32 à 43 2019

[4]Karel Kapek, L’année du jardinier, 1929.

[5]Mongabay.com

[6]Pierre Sansot Les pierres songent à nous. Editions Fata Morgana – 1995

[7]Nous devons à Thérèse Rotureau, une artiste peintre, la révélation de ces organes souterrains si souvent oubliés dans nos observations. C’est suffisamment rare pour être souligné.

[8]Jean-Henri Fabre, Aurore, cent récits sur des sujets variés, lectures courantes à l’usage des écoles, Delagrave, Paris, 1874

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