Jardiner les racines

Jardiner les racines

Parler des organes souterrains des plantes c’est parler de racines mais aussi de radicelles, de radicules, de rhizomes, de souches, de pivots, de fibrilles, de tubercules, de bulbes, d’oignons, de caïeux… parties intégrantes de l’appareil végétatif, invisibles et souvent oubliées. Leur appréhension est complexe malgré les éclairages récents de la science. Ils sont le centre névralgique de la gestion de l’eau dans le végétal et mérite toute notre attention pour réussir un jardin sec.

Le jardinier, est d’autant plus attentif aux racines que l’eau est rare. A chaque saison, sans en avoir vraiment conscience, il les jardine. Il ne fait pas autre chose que de s’occuper des racines quand en hiver il bêche le sol et répand du fumier  pour avoir des planches bien ameublies ; quand au printemps il apporte des nutriments pour activer la « végétation » et obtenir de beaux produits, quand il paille en été pour éviter de trop arroser, quand à l’automne il draine les terres humides pour ne pas avoir de sols engorgés. … Tout en ne parlant que de qualité des sols, les manuels de jardinage s’intéressent au bon développement des racines…  sinon pourquoi devoir planter le persil ou le chèvrefeuille en terre légère, les salsifis en sol profond, les tomates en sol riche et bien drainé, les fraisiers en sol frais…   

Il est acquit depuis des siècles que les racines permettent l’ancrage des plantes et l’absorption de l’eau et des sels minéraux. Aujourd’hui nous savons que la rhizosphère* a un fonctionnement bien plus complexe. Elle est au cœur de la vie des plantes. Les racines accumulent des réserves, régulent le stress et les perturbations extérieures et surtout elles nouent de multiples liens, au sens propre comme au sens figuré, avec des bactéries, des champignons et toute la micro-faune du sol. Ainsi les systèmes racinaires sont-ils reconnus comme le siège majeur des échangeset de la communication du vivant. À partir de leurs racines, les arbres, les arbustes, les herbes et leurs microbiotes – l’ensemble des micro-organismes vivant à leur contact, tissent sous terre un immense réseau où circulent sans cesse, dans toutes les directions, non seulement des nutriments, mais aussi des informations. 

Centres névralgiques des plantes, capables d’envoyer des signaux chimiques et électriques à tous ses organes, comme d’en recevoir, les systèmes racinaires sont tous interconnectés tel un Wood Wide Web. Un gigantesque réseau reliant tous les êtres vivants souterrains grâce à des milliers de micro-connexions qui jouent un rôle essentiel dans le fonctionnement et la structuration des communautés végétales. 

Par leurs racines, les plantes « font société »… à l’abri des regards.

Pas de jardin « sec » sans système racinaire performant

Connaître le cycle de l’eau dans la plante est la clef de la réussite du jardin sec.  Pour cela il est essentiel que le jardinier ait en tête que la majeure partie de l’eau absorbée par les racines est très vite rendue à l’atmosphère par transpiration au niveau des feuilles, ceci pour assurer l’ascension de la sève jusqu’aux extrémités des branches et de la moindre brindille. Là où le règne animal fonctionne en circuit fermé avec le cœur comme pompe, le règne végétal fonctionne en circuit ouvert par différence de pression. Les quantités d’eau stockées dans le végétal et utilisées par son métabolisme, sont infimes au regard de celles qu’il doit absorber du fait des pertes par transpiration[1]. Un érable adulte peut rejeter dans l’atmosphere220 litres d’eau par heure. En climat tempéré, un chêne peut transpirer jusqu’à 500 litres d’eau par jour au plein cœur de l’été. Racines et feuilles jouent donc des rôles fondamentaux pour la gestion de l’eau dans la plante, en particulier dans les situations de chaleur et de sécheresse.

Ainsi constate-t-on que les plantes des zones arides ont mis au point de nombreuses stratégies pour survivre en gérant la rareté de l’eau, et en en maintenant une teneur suffisante dans leurs tissus. Au premier rang de ces stratégies se trouvent les racines, qui sont d’autant plus puissantes et profondes qu’il faut aller chercher l’eau loin. A l’autre bout du flux, les feuilles sont d’autant plus petites et coriaces, parfois réduites à de simples épines, qu’il leur faut éviter d’en perdre. Les surfaces foliaires sont souvent velues, couvertes de poils blanchâtres qui mettent à l’abri les stomates* et protégent les feuilles de la surchauffe en les éclaircissant. D’autres plantes encore stockent l’eau dans leurs tissus, on les dit crassulescentes. Ces dernières ont également modifié leur cycle du carbone pour éviter l’ouverture des stomates en plein soleil.Enfin, et peut-être surtout, les plantes xérophyles* adaptent leur rythme de vie au climat. Lorsque se combinent sécheresse et chaleur excessives les plantes se mettent au repos. En cas de sécheresse temporaire, elles sont capables de réduire de moitié leur transpiration sans en pâtir. En même temps que l’eau devient rare, les stomates* se ferment pour limiter les pertes.

La racine pilote la circulation de l’eau

Le contrôle du mécanisme d’ouverture des stomates, essentiel pour la circulation de l’eau, se fait par des messages de type chimique qui transitent entre les racines et les feuilles par la sève. Mieux que quiconque, les plantes perçoivent les situations de sécheresse. Au moindre signe de déficit hydrique dans le sol les racines envoient un signal d’alerte à toute la plante sous la forme d’une hormone végétale, de l’acide abscissique, synthétisée dans ses tissus. Arrivée au niveau des feuilles, cette hormone déclenche la fermeture des stomates, stoppant tout échange avec le milieu extérieur et limitant ainsi les pertes en eau. Un contrôle très fin, se fait en temps réel, heure par heure, minute par minute, en fonction de la quantité d’eau disponible dans le sol, mais aussi de l’ensoleillement, de la température de l’air, de la force du vent… Lors des journées chaudes et sèches de l’été, par exemple, l’ouverture des stomates n’est que très passagère, pendant quelques heures en début de matinée.Ainsi les plantes mobilisent-elles les mêmes données météorologiques que le jardinier ou le paysan pour gérer leurs besoins en eau. 

Flétrissement, enroulement des feuilles, voire leur chute complète, doivent être également perçus comme autant de mécanismes adaptatifs à la sécheresse. Qu’on ne s’y trompe pas, les xérophytes, en été, se protègent plus qu’ils ne donnent des signes de « souffrance », appelant le jardinier à l’aide… Alors, les arroser pour réhydrater leurs tissus, pour leur redonner « vie », est-il a double tranchant. Au contact de l’eau, les racines relâchent la pression sur les stomates qui vont se ré-ouvrir et par lesquels la plante va d’autant plus s’assécher… Les jardiniers savent qu’un arrosage effectué au soleil en pleine chaleur fait plus de mal à la végétation qu’il ne lui fait du bien. 

Arroser « malin » doit être le maître mot :

La compréhension des stratégies végétales et leur respect sont le meilleur gage de réussite du jardin sec. Etre attentif au développement du système racinaire, planter à l’automne afin que les racines soient suffisamment installées avant les grandes sécheresses, leur laisser le temps de s’implanter sans forcer le développement aérien, protéger le sol, ne pas le laisser nu en été, se souvenir qu’un binage vaut deux arrosages… des gestes qui, alliés à l’emploi de plantes économes en eau, se révèlent des plus efficaces. Sans oublier d’adapter le jardin au rythme des saisons.

A une époque où l’accès à l’eau est un des enjeux majeurs de notre société et où son rationnement en période estivale est de plus en plus fréquent, aucun de ces enseignements ne doit être négligé. 

Véronique Mure

Article paru dans la revue Garden Lab #10 à lire ici

© Vincent Gravé in Le Grand Jardin, textes Gilles Clément

Et alors comment vous y prenez-vous pour arroser ?

Le mazetier, 1912 [2]

Voici : je prends le bigot, la bêche, ce que vous voudrez ; Je remue d’abord le sol, je brise soigneusement les mottes, je l’ameublis, je creuse une cuvette au pied de mes plantes s’il le faut, et j’arrose non à des doses massives, mais lentement, avec un arrosoir à pomme, de façon à imiter la pluie. Je n’arrose pas à fond, en une seule fois, j’attends que la terre ait été pénétrée par l’eau, j’y reviens un moment après, et ainsi de suite … plusieurs reprises ; la terre meuble absorbera autant d’eau que je voudrai lui en donner. 

– Eh ! Voisin, je vous entends, mais à ce compte-là ma citerne sera bientôt vide…

 – Vous arroserez moins souvent, et cela reviendra au même. L’arrosage terminé, mettez au pied de vos plantes, mieux encore sur toute la surface de vos plates-bandes un bon paillis, fixez-le çà et là avec des pierres plates légères, et je vous assure que vous obtiendrez les meilleurs résultats tout en économisant l’eau… Avant de vous quitter laissez-moi vous donner à la hâte les quelques conseils suivants : arroser le soir au déclin ou au coucher du soleil, l’humidité aura toute la nuit pour pénétrer le sol et les effets de votre arrosage seront plus durable… Puisez votre eau le matin, mettez la au soleil dans un baquet, le soir elle sera tiède, c’est la température qui convient aux plantes. Qui saura jamais le mal fait aux jardins par des eaux trop fraîches ? … N’arrosez jamais en plein soleil quand la terre est brûlante ; Croiriez-vous que la terre desséchée et soumise aux ardeurs du soleil s’‚chauffe au contact de l’eau ? Il en est pourtant ainsi, et les plantes sont échauffées, brûlées….”

LEXIQUE :

Evapotranspiration : Quantité d’eau perdue en raison de la transpiration des végétaux et de l’évaporation de l’eau du sol.

Rhizosphère :région du sol directement formée et influencée par les racines et les micro-organismes associés qui font partie du microbiote des plantes

Stomates :Pores microscopiques situés à la surface inférieure des feuilles et à travers lesquels se produisent les échanges gazeux entre l’air et la plante ainsi que la transpiration.

rophyle :Adaptée à la vie dans les milieux secs.


[1]TardieuF. et al. Perception de la sécheresse par la plante. Conséquences sur la productivité et sur la qualité desproduits récoltés, ESCo « Sécheresse et agriculture »

[2]In “jardins de garrigue”, Véronique Mure, 2007, éd : Edisud.

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