Herboriser dans le parc de la Villa Erialc à Sète

Herboriser dans le parc de la Villa Erialc à Sète

Sur les terrasses du parc, grâce à une fin d’hiver et un début de printemps bien arrosés les herbacées et les vivaces font preuve d’une belle générosité. Le cortège floristique verdoyant du sous-bois témoigne d’un sol riche, plutôt saturé en nitrates. Ces conditions particulières forment un milieu de prédilection pour des plantes gourmandes en azote et matière organique telles que le maceron, l’ortie ou la petite pervenche de Madagascar.

La palette herbacée est essentiellement constituée de plantes rudérales spécifiques des friches sur sols riches et plutôt frais,quelques fois même un peu ombragés. En cette saison ce sont les  hémicryptophytes (bisannuelles et vivaces) qui dominent. On y rencontre du gaillet, du géranium herbe à Robert, des arums, de l’oxalis dressé, de la fumeterre grimpante, de l’ortie, des pariétaires, quelques ronces,… Toutes des plantes bio-indicatrices des sols azotés, voire même pour le gaillet gratteron ou l’ortie, des sols en excès d’azote.

Parmi le cortège des plantes rudérales qui occupent les terrasses, bon nombre sont des plantes nourricières dont on a oublié l’usage. Ainsi le sous bois offre des petits trésors gustatifs, dont il ne faut cependant pas trop abusé : l’ortieréputée pour ses soupes, le silèneau gout de petit pois, l’oxalisau gout acidulé, la stellaire,les jeunes pousses d’asperges ou celles du fragon petit houx… même la pariétaire qui a aujourd’hui si mauvaise réputation.

Une plante attire notre attention par sa présence généreuse dans le lieu. C’est lemaceron, Smirnium olusatrum, une Apiacée, bisannuelle, spontanée dans toutes les friches d’Europe méridionale. Introduit semble-t-il en Gaule par les Romains (la graine de maceron était un condiment chez les Étrusques), ce légume eut son heure de gloire dans les potagers des fermes de Charlemagne (recommandé dans le capitulaire de Villis) et fut très répandu surtout dans les jardins des châteaux et des monastères jusqu’à ce qu’il soit détrôné par le céleri (au goût moins fort) à partir du XVe siècle. Jusqu’à la fin du XVIIe siècle, on en trouvait encore des semences chez les grainetiers.

Bien qu’oublié depuis de nombreuses années, il n’a pas vraiment disparu des jardins. Il se plaît dans les sols qui lui permettent d’installer ses longues racines. Sa présence, près des habitations, témoigne d’anciennes cultures. Son odeur et sa saveur puissantes rappellent la myrrhe (Smyrniumvient de « Myrrha») avec un soupçon de céleri.

Toutes les parties de la plante sont comestibles : racines, feuilles, tiges, fleurs, boutons, graines… Cueillez les feuilles au fil des besoins et dégustez-les crues ou cuites. Jeunes, elles rehaussent les salades et accompagnent les poissons. Plus âgées, elles relèvent soupes, pots au feu et gâteaux d’herbes. Les feuilles sont toujours couramment consommées en Espagne, en Sardaigne, et en Turquie, où on les utilise comme le persil.

Les jeunes tiges, creuses, peuvent aussi aromatiser les salades ou être confites comme l’angélique. Elles peuvent également être servies cuites comme des asperges. Les fleurs agrémentent les salades, aromatisent les beignets, les jeunes fruits et les boutons floraux se confisent dans le vinaigre. Les racines charnues, recouvertes d’une peau noire, se récoltent la deuxième année, de septembre à mars et se mangent crues ou cuites, comme des carottes. Les fruits mûrs, moulus, servent d’épices.

Mais aujourd’hui c’est plutôt vers la cueillette des asperges sauvages qui nous occupe. Une pratique locale encore très vivante. Connues et reconnues de tous, les jeunes asperges sont couramment consommées.

Des tapis d’acanthes (Acanthus mollis) dont les feuilles grandes et souples jouent avec la lumière du sous-bois, attirent l’attention.  Pas toujours les bienvenues, elles se développent au grès d’un système racinaire vigoureux et d’une dissémination des graines diablement efficace. Dans le langage des fleurs, acanthe signifie « Rien ne pourra nous séparer». Acanthe (Akantha) était une nymphe. Apollon (dieu du soleil) voulut l’enlever mais elle le griffa au visage. Pour se venger, il la métamorphosa en une plante épineuse qui aime le soleil, et qui porte depuis son nom.

Mais la feuille d’acanthe est surtout réputée pour être le motif utilisé par les Grecs sur la colonne corinthienne.

Au soleil, Buplèvres ligneux (Bupleurun fruticosum) et coronilles (Coronilla glauca) sont à l’aise. La floraison de ces dernières éclaire le parc d’un jaune éclatant.

Mais c’est certainement la strate arborée qui témoigne le mieux du passé ornemental du parc XIXe : Pins d’Alep (Pinus halepensis), Arbres de Judée (Cercis siliquastrum), eucalyptus, palmiers, yuccas, pittosporums, photinia, chênes verts (Quercus ilex) et de très nombreux filaires à larges feuilles (Filaria latifolia), immenses et en cépée, qui dominent le couvert végétal du parc, quelques cyprès (Cupressus sempervirens) à la marge…  Et puis des ailantes dans le bas de la parcelle. Il semble que ces derniers aient occupé une plus grande place dans le parc, mais l’odeur des feuilles, considérée comme désagréable, et surtout leur opportunisme, ont conduit à les étiqueter comme indésirables.

On aurait pu parler des oliviers,arbres civilisateurs par excellence, qui sont ici d’une époque plus récente et ne semblent pas correspondre à l’âge d’or du parc, de ce vieil azérolier, contre la maison,dont les pommettes, préparées à l’automne, donnent une gelée aigrelette qui avait la faveur du Roi Soleil, du laurier nobleou laurier d’Apollon qui se plait dans les situations les plus ombragées du parc. Son feuillage couronnait les vainqueurs au temps de la Grèce antique. Cependant c’est son statut de plante pour aromatiser les sauces que l’on retient de lui aujourd’hui.

C’est aux pistachiers qu’il convient de donner de la place pour conclure. Un Pistachier lentisque (Pistachia lentiscus), de taille vénérable, se niche en haut des terrasses. Il mérite d’être mis à l’honneur. Les lentisques sont de petits arbres très résistants à la sécheresse qui produisent une résine aux vertus bénéfiques pour les gencives, le « mastic », exploitée sur l’île de Chios. Non loin de là, un autre arbre remarquable, que je soupçonne être un pistachier vrai (Pistachia vera), un pied mâle,déploie des feuilles d’un vert tendre qui contraste avec les verts plus sombres des espèces à feuillage persistant. Ses grappes compactes d’étamines, une fois leur pollen libéré, tombent au sol et crissent sous nos pas.

Rappel du contexte :

Le parc de la villa Erialc, aujourd’hui parc de l’Ecole des Beaux Arts de Sète, bénéficie d’une situation exceptionnelle, sur les pentes du mont Saint Clair. Emane des 7000m2 arborés, une luxuriance dont on ne sait pas vraiment dire si elle tient d’un certain abandon ou si elle est héritée de la mode des jardins de la première moitié du XIXe siècle dans lequel il a été créé. Amputé de sa forme originelle par des découpages fonciers successifs, ce parc a cependant traversé les siècles et possède encore un charme unique qui témoigne de l’attention que lui ont porté ses propriétaires successifs, tous hommes et femmes de goûts et artistes. Ce sont des ambiances et une histoire riche et touffue qui doivent être préservées et valorisées, en relation étroite avec les usages pédagogiques artistiques de l’Ecole.

Cependant depuis la fin du XXe siècle, le parc ornemental n’est plus vraiment l’objet d’une attention horticole, même si, de-ci de-là, des plantations ponctuelles d’arbres exotiques ont été réalisées (Arbre à perruque, mimosa, plantes grasses…).La principale intervention sur le parc est un entretien de « propreté » et de sécurité, assuré par le service communal des espaces verts. L’école des Beaux arts, quant-à-elle, favorise des lieux d’accueil pour des cours en plein air ou autres interventions (mobilier, théâtre de verdure).

Dans le même temps, les récents épisodes de chutes d’arbres interrogent sur l’état de ce patrimoine végétal dont certains gros sujets issus de cette histoire, des pins notamment, arrivent en bout de course. Les questions du devenir du parc et des interventions d’urgence qu’il nécessite, doivent être posées, tout comme celle de son mode de jardinage à venir.

Un jardinage qui pourrait être un encouragement à “l’effort sacré des choses vers la vie « , au geste juste, guidé par la force du verbe, par la découverte de l’âme du jardin et de ses secrets ; allier ombres et lumières, imaginer l’effervescence des formes, le foisonnement naturel des couleurs, des odeurs. S’imprégner de l’esprit du lieu, chemin d’éveil des sens, la main délicate  et l’outil  léger ; insuffler par petites touches questionnements et surprises,… Tels doivent être les objectifs de nos* interventions dans ce jardin. Des objectifs à la fois de préservation et de mise en valeur d’un lieu inspirant pour les créateurs.

*COLOCO, Gilles CLEMENT & Véronique MURE

Article paru dans la revue de l’2cole des Beaux-Arts de Sète – 10 mois #7

beaux-arts.sete.fr

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