L’arbre aux quarante écus, des jardins des rois à Hiroshima.

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L’arbre aux quarante écus, des jardins des rois à Hiroshima.

 

Les fortes pluies de ces derniers jours ont été fatales aux dernières feuilles des arbres.

Finis le rouge éclatant des liquidambars, le brun mordoré des platanes, le jaune impérial des ginkgos. Terminé le délicat spectacle des feuilles colorées qui tourbillonnent dans le jardin automnal.

Il y a quelques jours encore l’éclat des frondaisons des ginkgos attirait tous les regards. Aujourd’hui c’est un épais tapis de feuilles d’or déposées à leurs pieds qui nous émerveille. Précipitamment dévêtus, ils nous laissent à notre étonnement.

La pluie n’est pas seule en cause dans la chute soudaine de leur feuillage ; Il est dans les habitudes des ginkgos de s’en défaire brutalement, en quelques jours, voire en quelques heures. Mais pas tous en même temps, les pieds mâles (l’espèce est dioïque) perdant leurs feuilles avant les pieds femelles.

Ne pouvant compter ni sur des fleurs ni sur des fruits, dont l’espèce est dépourvue, pour attirer notre attention, c’est certainement en ce mois de novembre que le ginkgo est le plus séduisant.

On dit l’espèce fossile, la dernière d’une longue lignée de ginkgos, issue du Jurassique, il y a quelques 200 millions d’années. Doté d’une sexualité primitive, un embranchement spécifique du règne végétal fut créé pour lui en 1968 par le naturaliste montpelliérain Louis Emberger : les pré-spermaphytes. Des arbres dont l’appareil reproducteur ne possède ni fleur, ni fruit, ni graine, mais de simples ovules pour les pieds femelles et de pollen pour les pieds mâles.

Il semble originaire de Chine méridionale, introduit au Japon au XIIe siècle où il devient un arbre sacré, planté à proximité des temples.

Il faudra attendre le XVIIe siècle pour qu’un européen s’y intéresse. Engelbert Kaempfer, médecin de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, l’aurait rencontré pour la première fois en 1691 à Nagasaki. Il le décrit alors comme un « genre de noyer aux feuilles semblables à celles de la capillaire » dans son ouvrage sur les « charmes de l’exotisme » Amoenitatum exoticarum, paru en 1712.

Linné ne s’y intéresse pas plus que cela, se contentant de le citer en 1771 sous le nom de Ginkgo biloba, en référence à ses étranges feuilles à deux lobes décrites par Kaempfer. Mais la dénomination de Linné ne fait pas l’unanimité. Smith lui préférera en 1796 le nom de Salisburia adantifolia, en référence à ses feuilles semblables à celles des capillaires, se démarquant ainsi de son illustre prédécesseur.

Au cours du XVIIIe siècle, il avance à petits pas en Europe. Cultivé aux Pays-Bas dès 1727 au jardin botanique d’Utrecht et dès 1754 dans celui de Kew, en Angleterre, il finit par arriver en France en 1780. Bien qu’un peu confuse, l’arrivée des premiers plants de l’arbre aux quarante écus dans l’hexagone est accompagnée d’anecdotes parvenues jusqu’à nous en s’édulcorant au fil des ans.

Il faut remonter aux écrits du botaniste anglais John Claudius Loudon, en 1838, pour en connaître certains détails.

“En 1780, un amateur parisien, nommé Pétigny, se rendit à Londres, pour y voir les jardins les plus importants ; parmis ceux qu’il visita il y avait celui d’un pépiniériste, lequel possédait cinq plants de Ginkgo biloba, chose alors rare en Angleterre, et prétendait être le seul à en avoir. Ces cinq plants étaient des semis obtenus à partir de noix provenant du Japon ; il y accordait une grande importance. Cependant, après un « déjeuné »[1] copieux, et bien arrosé, il vendit à monsieur Pétigny ces jeunes plants de Ginkgo, poussant tous dans le même pot, pour 25 guinées, ce que l’amateur parisien s’empressa de lui payer, et s’en alla sans plus attendre avec sa précieuse acquisition. Le lendemain, après que les effets du vin se soient dissipés, le pépiniériste anglais rechercha son client, pour lui proposer 25 guinées pour un seul des plants qu’il lui avait vendus la veille. M. Pétigny refusa, et rapporta les plants en France ; comme chacun des cinq lui avait coûté près de 120 francs, ou 40 couronnes (quarante écus), ce fut l’origine du nom donné à cet arbre en France, l’arbre aux quarante écus. Presque tous les ginkgos de France sont issus des cinq plants, importés d’Angleterre par M. Pétigny. Il en donna un au Jardin des Plantes, où il resta plusieurs années en pot, et rentré en serre pendant l’hiver, cela jusqu’en 1792. Date à laquelle il a été planté par André Thouin, qui la rapporté dans ces écrits …”

C’est à la même époque, mais par une autre filière, que le jardin des plantes de Montpellier s’enrichit, lui aussi, d’un ginkgo. En 1788, le botaniste français Auguste Broussonnet alors à Londres, envoya à Antoine Gouan, directeur du jardin des plantes de Montpellier, un tout jeune ginkgo, don de sir Joseph Banks, lui même surintendant du jardin de Kew. Antoine Gouan l’installa dans son propre jardin, rue du carré du roi, ce qui, dit-on, permit à l’arbre d’échapper aux troubles de la Révolution. En 1795, une marcotte du précieux arbre fut enfin plantée au jardin des plantes. Il fallut attendre encore sept ans pour qu’il produise du pollen pour la première fois, dévoilant ainsi son sexe mâle. Ne restait plus qu’à trouver un sujet du sexe opposé pour espérer une descendance… Ce qui ne tarda pas. En 1832 les ginkgos mâles de Montpellier furent greffés avec une branche femelle, provenant d’un sujet de Bourdigny, en Suisse. C’est ainsi qu’1835, furent obtenues les premières semences fertiles de ginkgo d’Europe.

Cette technique de greffage de branches femelles sur des arbres mâles se généralisa dans beaucoup de jardins botaniques de l’époque créant ainsi des arbres surprenants, sur lesquels des branches se couvrent de feuilles au printemps ou s’en dénudent à l’automne avec quelques semaines de décalage par rapport à l’ensemble de l’arbre.

Mais le récit de ces voyages à peu près reconstitué s’efface aujourd’hui devant une toute autre histoire. La seule histoire qui fasse référence. La seule qui nous touche vraiment. Soumis à l’épreuve de la guerre, anéanti avec tout Hiroshima par la bombe atomique, il fut le premier à redonner des signes de vie dès 1946. Et cette capacité de survivre au désastre, tout autant que la longévité exceptionnelle de son espèce, force le respect et l’admiration.

source photo CCTV 中文.

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© Véronique Mure

© Véronique Mure

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[1] En français dans le texte

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