Le Paysage constitutif d’une culture et d’une identité ?

Le Paysage constitutif d’une culture et d’une identité ?

Le bassin méditerranéen est presque immuable mais l’histoire des hommes se réécrit constamment et transforme les territoires.

Existe –t-il une identité, des identités, du paysage méditerranéen à l’heure de la mondialisation ?

Comment peut-on envisager aujourd’hui l’identité de la Méditerranée pour penser la ville et le territoire, dans une relation contemporaine équilibrée à la géographie et au passé ?

Comment une culture ancienne du paysage et des jardins peut-elle ancrer une société à son territoire ?

Telles étaient les questions posées aux participants de la table ronde à laquelle j’ai participé, dans le cadre des 7èmes assises européennes du paysage à Nice les 6 et 7 avril, en compagnie de Bernard REICHEN, architecte et urbaniste, Sébastien GIORGIS, maire-adjoint d’Avignon, paysagiste concepteur, Jellal ABDELKAFI, architecte-paysagiste, urbaniste, Tunisie, Imène ZAAFRANE ZHIOUA, architecte et enseignante à l’ISTEUB, Tunisie.

Ma contribution à ce débat  :

En 1876, Elysée Reclus, premier géographe à faire de la Méditerranée un objet d’étude autonome, qualifiait cette mer au milieu des terres, de «  grand agent médiateur qui modère les climats de toutes les contrées riveraines et en facilite ainsi l’accès… ». Une mer-substance qui sert à l’échange (idée largement reprise par Braudel) mais aussi une « valeur ». Le regard qu’il porte sur la mer, se déplace alors d’une définition géophysique restreinte, à la prise de conscience d’un espace historique, économique et culturel. Un lieu d’histoire, organisé autour de la mer. [1]

L’adjectif « méditerranéen », apparu plus tard, en témoigne. Il est aujourd’hui associé à une mer, à un climat, à des régions, à une végétation, à des paysages… mais aussi à un monde…

Arrivés au stade actuel de cette histoire, le constat que nous faisons tous, est la mutation profonde et rapide de ces territoires méditerranéens de la rive nord (et nous ne parlerons que de cette rive), mais aussi de leur climat, de leur flore et de leurs paysages. Tous les paramètres sont réunis pour nous autoriser à parler de « crise » à l’instar de la définition qu’en donne Michel Serres[2] et pour lui l’importance de la crise est proportionnelle à la longueur de l’ère précédente qu’elle clôt.

En ce qui concerne la crise des paysages méditerranéens, le phénomène déclenchant semble être le départ des populations rurales vers les villes au cours du XXe siècle. Pour Michel Serres, l’épuisement brutal de la population rurale est l’une des ruptures les plus importantes et les plus rares du XXe siècle puisqu’elle termine une ère qui a débuté au Néolithique, il y a 10.000 ans.

On n’en connaît que trop bien les conséquences sur les paysages méditerranéens

  • Un étalement urbain, souvent anarchique, lié à la forte croissance démographique des villes.
  • Une « fermeture » des milieux naturels, que l’on qualifie souvent de «remontée biologique» : maturation des forêts, embroussaillement des garrigues par la reconstitution de structures pré-forestières et colonisation des prairies et pâtures par les ligneux[3], favorisée par le déprise rurale et l’abandon des pratiques traditionnelles qui s’est accélérée à partir des années 1970.
  • Un enfrichement des espaces agricoles, conséquence des diverses crises de la viticulture, de l’arboriculture et plus récemment du maraîchage.

Et ceci dans un contexte méditerranéen qui exacerbe les enjeux :

  • Un climat marqué à la fois par des étés très chauds et très secs, aggravant le risque d’incendie de forêts, ainsi que par des précipitations automnales, violentes et imprévisibles, générant un risque fort d’inondation.
  • Une attractivité forte des régions méditerranéennes, qui dope la croissance démographique des villes.
  • Des paysages fortement anthropiques, issus d’une étroite imbrication entre milieux et fonctions, nés d’un agro-sylvo-pastoralisme séculaire (cultures en sec -vignes, oliviers, céréales, pastoralisme, exploitation du bois de chêne vert) qui subissent d’autant plus l’impact de la déprise agricole et de l’abandon des pratiques traditionnelles.

Les scientifiques qualifient la fermeture des milieux, consécutive au dépeuplement des espaces ruraux et à la déprise agricole, comme l’une des caractéristiques majeures de l’évolution actuelle des paysages méditerranéens.

Avec pour conséquence :

  • L’homogénéisation des structures de végétation et de la flore.
  • la diminution des espèces de plein soleil (héliophiles) corolaire à la progression des milieux forestiers où les éléments méditerranéens tendent à être remplacés par des espèces à plus vaste répartition.
  • la diminution du nombre d’espèces, corolaires à la disparition des pelouses et autres garrigues ouvertes dans lesquelles les dynamiques de reconquête sont habituellement très actives et favorisent une biodiversité spécifique importante.

Ainsi, les enjeux de préservation de l’identité des paysages méditerranéens reposent en grande partie sur la compréhension de la dynamique des milieux et de leurs interactions avec les activités humaines changeantes et l’attention qu’on leur porte.

En poussant plus avant l’analyse, on peut dire que l’identité des paysages méditerranéens repose aussi sur leur diversité. Cette diversité constitue un patrimoine tout autant naturel que culturel. Et c’est elle qui est menacée aujourd’hui par l’uniformisation et la banalisation des paysages méditerranéens. Il s’agit donc de préserver non pas un paysage mais une mosaïque de paysages.

Bien sur, en filigrane se pose la question des plantes qui composent ces paysages. On le sait, les plantes emblématiques des régions méditerranéennes sont issues de ce brassage incessant des peuples et cultures  via la mer, les Empires antiques, leurs conquêtes et leurs routes commerciales terrestres et maritimes en Méditerranée : Perse, Assyrie, Egypte, Carthage, Phénicie, Grèce et ses comptoirs, le voyage d’Alexandre le Grand, l’empire romain et les voies romaines, les routes de la soie et du sel, les échelles du Levant….

De ces histoires résulte tout un cortège d’arbres que je qualifierai de « civilisateurs» devenus emblématiques de ces paysages. L’olivier et le figuier sont de ceux là mais aussi le grenadier, l’amandier, le cyprès, le platane, palmier-dattier…

Certaines plantes ont même gardé dans leur nom ces références géographiques, réelles ou supposées : Nigelle de Damas, Arbre de Judée, Lilas de Perse, Lilas des Indes, Marronnier d’Inde, Sauge de Jérusalem, Cyprès de Provence, Pin d’Alep, Canne de Provence…

Les légumes du potager méditerranéen racontent la même histoire. On l’appelle entre nous l’histoire de la ratatouille… L’histoire d’une cuisine méditerranéenne, enrichie de légumes exotiques, devenue identitaire.

Ce brassage historique des plantes méditerranéennes, invite à dépasser la dualité indigène-exotique qui sévit aujourd’hui : les migrations des plantes ont contribué à l’exceptionnelle diversité biologique et culturelle qui caractérise le bassin méditerranéen. C’est de cette histoire dont il est question dans le jardin des migrations de Marseille (Mucem).

Véronique Mure

Nice le 7 avril 2016

Lire ici l’article du Moniteur : « Le plaidoyer méditerranéen des paysagistes »

Nice © Véronique Mure

Nice © Véronique Mure

Nice © Véronique Mure

Nice © Véronique Mure

Nice © Véronique Mure

Nice © Véronique Mure

Nice © Véronique Mure

Nice © Véronique Mure

Nice © Véronique Mure

Nice © Véronique Mure

Nice © Véronique Mure

Nice © Véronique Mure

Nice © Véronique Mure

Nice © Véronique Mure

Nice © Véronique Mure

Nice © Véronique Mure

Nice © Véronique Mure

Nice © Véronique Mure

Nice © Véronique Mure

Nice © Véronique Mure

Nice © Véronique Mure

Nice © Véronique Mure

Promenade du Paillon, Nice, Paysagiste Michel Péna

Promenade du Paillon, Nice, Paysagiste Michel Péna

Promenade du Paillon, Nice, Paysagiste Michel Péna

Promenade du Paillon, Nice, Paysagiste Michel Péna

Nice © Véronique Mure

Nice © Véronique Mure

[1] Florence Deprest, « L’invention géographique de la Méditerranée : éléments de réflexion », L’Espace géographique 2002/1 (tome 31), p. 73-92.

[2] Michel Serres, « Le temps des crises », Ed. Le pommier, 2009.

[3] Barbero et al.,1990 ; Debussche et al.,2001

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