Un verger-jardin, dédié à la biodiversité

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Un verger-jardin, dédié à la biodiversité

 

Nous ne sommes pas que des êtres contemplatifs. Nous étions aussi là pour mettre les mains dans la terre, pour faire revivre cette propriété agricole pas tout à fait en friche mais plutôt délaissée… au sens affectif du terme : «abandonnée, laissée sans secours, sans assistance, sans témoignage d’affection… » Il y a si peu de temps pourtant elle était encore productive, deux paires de vaches dans les près, vignes et maïs dans les champs, tabac séchant sous les charpentes… Pas une exploitation intensive, c’est sur… Le Camillou ne forçait ni sur les engrais, ni sur l’arrosage, ni sur les travaux de sol… Alors le maïs était un peu court et épars… mais l’exploitation vivait ! Un jardin potager alimentait la famille en légumes verts et pommes de terre, le bois mort était ramassé pour la cheminée, le linge séchait sur les haies ou dans les prés…

Dès notre première visite la création d’un verger sur ces terres nous est apparue aller de soi. Partout de vieilles variétés fruitières témoignaient de l’authenticité de leur histoire en ce lieu. Pommiers, poiriers, pruniers… en haie sur les bords de champs, en alignement le long des chemins, sans compter les énormes figuiers qui s’étalaient dans la cour.

Notre tout premier « geste », avant la restauration de la bâtisse, fut donc la plantation d’un verger de collection en partenariat avec le Conservatoire végétal régional d’Aquitaine. 180 arbres, 40 variétés anciennes majoritairement du sud ouest, pommiers, poiriers, pruniers, cerisiers, vignes… Pour retrouver le goût, la forme, la couleur de ces fruits devenus aujourd’hui si rares sur les marchés. Les prunes Caprane, blondes et sucrées, les premières à murir au plein cœur de l’été, la pomme Calville du roi, la pomme Biou, rouge vermillon, l’Api double rose, la pomme Azeroli anisée au goût prononcé de pastis, la Boutoc poire d’ange, ou encore la poire Blanquette, la cerise Mourette Amourette… des noms évocateurs, poétiques parfois, des saveurs singulières et pourtant des variétés tombées dans l’oubli…

Le verger est aussi un clin d’œil à l’histoire médiévale des Bastides périgourdines, référence au « viridarium » des châteaux forts et des monastères. Considéré comme l’élément le plus important des jardins médiévaux il était implanté à l’extérieur des murs du château et lui même protégé par un mur ou une haie. Il était le seul à occuper un espace assez grand et en cela était le vrai jardin d’agrément du Moyen Age. Un endroit toujours verdoyant et ombragé, objet de promenade et lieu de repos planté de toutes sortes d’arbres fruitiers. Ainsi, sur le modèle du plan de Saint Gall, se mêlaient dans le verger, poiriers, pommiers, cognassiers, néfliers, pruniers, pêchers, sorbiers, amandiers, figuiers, noyers, cerisiers, châtaigniers… héritages, pour la plus part, de la civilisation romaine. Et la pomme, considérée au Moyen Age comme le fruit par excellence, y avait une place particulière et faisait l’objet de maintes attentions.

Alors en référence aux vergers médiévaux, celui ci est clos d’une charmille épaisse. Conçu comme un verger-jardin, il abrite cinq petits enclos aux plantations spécifiques.

  • Le jardin bouquetier avec ses trois parterres de vivaces, fleurs des jardins de campagne, méditerranéennes, et fleurs des champs.
  • Le clos des vignes au milieu de brassées de roses rouges « sévillane ». S’y trouvent rassemblées neuf variétés anciennes de raisin de table : Reine des vignes, Chasselas doré, rosé ou encore Cioutat, Muscat de Hambourg, Muscat gris et Muscat de Saumur, Dattier de Beyrouth et enfin le raisin de Palestine, cité dans la Bible, le raisin de la terre promise.
  • La prairie fleurie, semée d’espèces locales, pour renforcer la biodiversité du jardin.
  • Le jardin secret, au centre du verger, un lieu privilégié avec sa fontaine et ses bancs à l’ombre de 4 cerisiers. Moment de quiétude…
  • L’enclos des guetteurs, enfin, pour mettre en scène la vue panoramique sur la bastide de Monpazier.

Dans un coin du verger, un imposant noyer (Juglans régia) étend sa ramure jusqu’au sol. Parenthèse sur le parcours de visite du verger-jardin, notre noyer solitaire crée un espace de fraîcheur pour un instant de repos. Mais pas question d’y faire un somme, la croyance veut que s’allonger à l’ombre d’un noyer soit maléfique…. Est ce parce que ses racines, son écorce, tout comme ses feuilles recèlent une phytotoxine (la juglone), nocive pour les plantes de son voisinage ? Ou est ce simplement par crainte d’un refroidissement sous l’ombre épaisse et froide de son feuillage ?

Au Moyen Age, le noyer est associé à une symbolique chrétienne forte. La noix évoque le message divin. A l’intérieur de sa coque dure repose le fruit caché que l’on ne peut goûter avant d’avoir brisé l’enveloppe…

Les noyers sont chez eux en Périgord. Au Xème siècle déjà, les paysans acquittaient leurs dettes en setiers de noix. Trois siècles plutard les baux étaient versés en huile de noix, considérée comme un bien aussi précieux que l’or. Le dénoisillage, indissociable de la production de noix, a également toujours été au cœur des traditions périgourdines, avec un savoir faire qui corrobore le dicton populaire : «Rien n’est perdu dans la noix, sauf le bruit quelle fait en se cassant». Des six variétés classiques de la noyeraie française, quatre sont représentées en Dordogne. Franquette, Corne, Marbot, Grandjean ont ainsi officiellement reçu depuis 2002, l’appellation « noix du Périgord », sur 257 communes du département.

QUELLE PLACE POUR LES FLEURS DANS CETTE HISTOIRE ?

« C’est ainsi qu’avec le seul coloris de la nature, avec l’art de saisir ses plus beaux traits, on vit paraître une création nouvelle. »[1]

Nous voulions aussi des fleurs. Des fleurs pour les couleurs et pour les odeurs bien sur. Alors nous avons collectionné les rosiers… Témoins de cet engouement de « jeunesse », une cinquantaine de variétés anciennes, plus d’une centaine de pieds, ponctuent aujourd’hui les haies du verger, grimpent dans les fruitiers de l’allée, accompagnent les ceps de vignes, s’étalent dans les massifs du jardin bouquetier… Albertine, Bobbie James, Mme Alfred Carrière, Mme Isaac Péreire, The Alchemist, Ghislaine de Féligonde, Cuisse de Nymphe, Impératrice Joséphine, Félicité et perpétue, Roseraie de la Haÿ… Et surtout des Rosa gallica, les rosiers de Provins dont la présence dans toutes les représentations et la littérature témoigne de leur place particulière dans les jardins du Moyen Age. Seule fleur bouquetière, avec le lis et l’iris, sur les 90 plantes listées dans le capitulaire de Charlemagne en l’an 800, la rose symbolise la patience. Mais se souvient on qu’elle fut la fleur d’Aphrodite et de Vénus avant de devenir la fleur de Marie ?

Avec le temps, nous nous sommes laissés séduire par les roses aux allures plus champêtres, avec une attention particulière pour Rosa chinensis ‘mutabilis’. Ce rosier buisson, peu épineux, fleuri de façon quasi-continue d’avril à octobre. Originaire de Chine il est intéressant pour sa vigueur et le peu de soin qu’il demande. Mais surtout il tire son originalité de ses fleurs simples, légères, comme ébouriffées, aux couleurs changeantes. D’abord chamoisées, elles virent ensuite au rose cuivré pour finir magenta pourpré…

Et puis nous avons redécouvert le charme des fleurs de l’églantier qui pousse librement dans les haies. Avec ses fleurs délicatement rosées composées de 5 pétales, le rosier de chiens, Rosa canina, est plus qu’un simple rosier sauvage. La propriété de ses racines, réputées guérir la rage dans l’antiquité, est à l’origine de son nom. Ses petits fruits gainés de rouge, les cynorhodons, plus connus sous le nom de « grattes culs », sont depuis toujours consommés en gelée, et source importante de vitamine C. Pour tout cela nous lui portons désormais un grand intérêt.

Progressivement, nous avons laissé tomber la panoplie des espèces horticoles pour nous concentrer sur les fleurs sauvages et colorées, trouvées dans les près et bords de chemins environnants. Il s’est agit alors d’en exploiter les qualités, en place ou dans des situations nouvelles. Testées avec des semis de pois vivaces, achillées mille feuilles et fenouils récoltés à proximité, ces compositions présentent maints avantages : bonne adaptation des plantes au site (sol et climat), belle vigueur, peu d’entretien… Nous avons même érigé l’usage de ces espèces « rurales », en principe de base de nos pratiques jardinières…

Dans les près, grâce à des fauches calées sur le cycle de vie des espèces qui y poussent, les floraisons explosent année après année. Marguerittes des champs (Leucanthemum vulgare), Scabieuses (Scabiosa arvensis), Sauges des près (Salvia pratensis), Viperines communes (Echium vulgare) , Centaurées scabieuse (Centaurea scabiosa), Achillées mille feuilles (Achillea millefolium) , Silènes enflées (Silene vulgaris), Carottes sauvages (Daucus carota), Mauves des bois (Malva sylvestris), Chicorées sauvages (Cichorium intybus), Jarosses (Vicia cracca) s’épanouissent ainsi librement pour donner des compositions changeantes mais toujours subtilement colorées. Et surtout quantité d’orchidées demandent toute notre attention au printemps : Les orchis bouc (Himantoglossum hircinum) plutôt disséminés sur le chemin et les talus, les ophrys abeilles (Ophrys apifera) en grandes taches au milieu des prairies, les orchis pyramidaux (orchis pyramidalis), très nombreux sous le grand chêne, le long des talus et dans les prairies basses… Ils sont une vrai récompense de tous nos efforts…

Dans le même esprit, et puis un peu aussi par habitude…, nous avons largement introduit des plantes méditerranéennes, aux feuillages gris et souvent coriaces, mais surtout économes en eau. Partout des iris, aux couleurs toutes en nuances qui nous rappellent qu’Iris, messagère des dieux se matérialisait par un Arc en ciel. Sans oublier tout le cortège des plantes de garrigue : Grande euphorbe (Euphorbia characias, thym (Thymus vulgaris), romarin (Rosmarinus officinalis), lavande (Lavandula officinalis), sauge (Salvia officinalis), centranthe (Centranthus ruber), teucriums (T.polium, T.chamaedrys…), ciste (Cistus albidus)… Elles se sont si bien adaptées au site qu’elles ont finies par sortir des plates bandes où nous les avions consignées pour partir à la conquête de nouveaux territoires… Ainsi est apparu un jardin d’un genre nouveau : le jardin sec sur castine, né d’aucune volonté paysagère de notre part mais plutôt d’un laissé faire. Suivant les préceptes de Gilles Clément nous avons fait avec et pas contre… C’est notre jardin en mouvement. Grandes euphorbes, érigérons, fenouils, centranthes, thyms… ont ainsi pris possession de toutes les cours minérales, librement, se souciant bien peu de leur destinée initiale et de notre projet paysager. Ces milieux arides et en plein cagnard semblent vraiment leur plaire. Elles s’y multiplient à loisir, accaparant tout l’espace pour créer des scènes végétales inopinées mais somme toute intéressantes et surtout sans aucun entretien.

ETRE A L’ECOUTE DE CE QUE LE PAYSAGE RACONTE

« Ce qui au départ apparaît comme dérisoire, peu à peu devient essentiel et s’inscrit alors de plein droit dans le travail en en organisant la ligne et le développement. Il n’est alors que de suivre l’intention et laisser les choses aller en acceptant d’en suivre leur logique propre. [2]»

Au fil des saisons, progressivement, nous sommes entrés en symbiose avec ce site agreste. Notre projet initial de création du verger-jardin s’est petit à petit mué en un nouveau projet. Nous voulions désormais aller plus loin qu’une simple reproduction de l’architecture des jardins médiévaux… Mais aussi dépasser l’objectif sans doute prétentieux et hors sujet pour nous de rivaliser d’abondance florale avec les jardins périgourdins, issus de traditions châtelaines ou teintés d’influences britanniques.

S’est alors imposée à nous la nécessité d’être plus près de l’esprit du lieu, le fameux genius loci des jardiniers anglais du XVIIIème siècle…Être respectueux des vides des près et parcelles cultivées, des pleins et des déliés des haies, et de toute part respectueux des points de vue sur la bastide… S’est aussi imposée à nous l’envie de faire faire à cette propriété un pas de plus dans l’histoire, de l’inscrire dans ce XXIème siècle qui se profile avec tant de défis pour la planète et en premier lieu le défi de la biodiversité.

Face aux mutations majeures en cours sur notre planète, la diversité biologique préserve pour les hommes comme pour toutes les autres espèces vivantes, leurs chances de recours, de trouvailles, d’innovations, de solutions, donc d’adaptation. Il est urgent de conserver un potentiel d’évolution, plus que de poursuivre un état figé. Le maintien d’une forte diversité biologique constitue notre assurance collective pour les années futures.

Elle est aussi un bien public mondial des générations présentes et futures[3]. Mais la diversité de la vie est aujourd’hui menacée. Son érosion, plus rapide qu’à aucune autre époque, s’accélère encore, mettant gravement en danger les équilibres déjà précaires de la planète.

Ici, chaque parcelle, chaque haie, chaque mare… est un formidable réservoir de biodiversité. Biodiversité ordinaire bien sur, mais avec ceci d’extraordinaire que sur 5 ha, autant dire un mouchoir de poche, tous les milieux sont représentés. Depuis les zones humides, en fond de vallon, peuplées de prêles des champs (Equisetum arvense), jusqu’aux collines sèches, presque caussenardes, ou croissent le sédum, l’origan et la pimprenelle, en passant par une petite futaie de chênes noirs (Quercus petraea) poussant dans un joyeux désordre. Et sans compter tout le réseau de haies et de points d’eau qui maillent le site…

Alors le minutieux travail de restauration de ces petits écosystèmes devint notre priorité.

La restauration du réseau des haies vives a suivi de près la plantation du verger. Dès le premier hivers, nous avons débroussaillé, « randaillé » comme aiment le dire les périgourdins, des centaines de mètres de haies vives ensevelies sous les ronces, 400 mètres très exactement. Préserver les haies a des effets importants sur la protection des végétaux, l’économie de l’eau, la conservation des sols, le climat et le maintien des équilibres naturels. Éléments structurants du paysage, ce sont de véritables écotones, interfaces d’une richesse spécifique plus élevée que chacun des deux milieux adjacents. Elles abritent et nourrissent toute une petite faune sauvage dont certaines espèces très utiles. Les haies buissonnantes peuvent abriter jusqu’à 13 espèces d’oiseaux par kilomètre. Les abeilles, quant à elles, y trouvent des nectars et pollens étalés sur toute la saison apicole. A chaque espèce sa saison de floraison. Les saules et noisetiers sont en fleurs dès la fin de l’hiver, alors que le lierre, à floraison très tardive, permet aux insectes de faire des réserves pendant les dernières périodes de butinage précédant l’hivernage. Entre ces deux extrémités on trouve les prunelliers qui fleurissent en avril ,les aubépines au mois de mai, le tilleul à la mi-juillet…On pourrait aussi citer les cornouillers, les chèvrefeuilles, les églantiers, les viornes ou encore les sureaux… Cette diversité floristique ne profite pas qu’à la seule abeille, mais à de nombreux autres insectes, dont beaucoup sont de précieux auxiliaires de cultures. La présence d’un prunelier est associée à 131 espèces d’insectes, celle d’une aubépine à 179… sans parler de tous les petits mammifères, batraciens et autre faune sauvage.

La restauration de la mare, dans laquelle s’abreuvaient autrefois le cheptel de l’exploitation, a pris un peu plus de temps. Milieu complexe, d’équilibre fragile, il était indispensable d’y intervenir très progressivement, en douceur, pour ne pas le perturber. Aujourd’hui la mare apporte un peu de fraîcheur, régule le réseau hydrologique, désaltère la faune, et participe au charme de ce paysage rural. La souche d’un chêne centenaire, abattu par la tempête de 1999, est là, en l’état, au bord de l’eau, témoin des caprices de la météo. Elle fait penser à une sorte de « stempory », ces compositions de vieux bois chères aux jardiniers anglais du XIXème siècle. Mais surtout, maillon essentiel de l’écosystème, elle abrite sous son écorce toute un monde d’insectes xylophages et autres animaux utiles du jardin, et participe ainsi à la bonne santé des arbres de son voisinnage.

JARDINER LA TERRE AVEC D’AUTRES PRATIQUES

Aussi longtemps que j’ai été un spectateur lointain et distrait du travail des jardiniers, je considérais ceux-ci comme des personnes d’un esprit particulièrement poétique et délicat qui cultivaient le parfum des fleurs en écoutant le chant des oiseaux. Aujourd’hui que je vois la chose de plus près, je me rends compte qu’un vrai jardinier n’est pas un homme qui cultive les fleurs : c’est un homme qui cultive la terre, c’est une créature qui s’enfouit dans le sol, laissant le spectacle de ce qui est en dessus à nous, les badauds, bons à rien. Il vit enfoncé dans la terre. Il se bâtit un monument en amoncelant de la terre. S’il arrivait au jardin dit Paradis, il reniflerait d’un air extasié et, dirait :  » Bon Dieu, ça, c’est de l’humus ! « [4]

Pour aller au bout de cet engagement nous avons bien sur banni de notre panoplie de jardiniers les herbicides, pesticides, et autres polluants notoires, « jamais, jamais, jamais un désherbant… jamais, jamais un produit pour tuer les insectes[5] ». Nous les avons remplacés par de l’huile de coude et des pratiques de lutte raisonnée.

Tout a commencé par une visite de Jean Marie Lespinasse, spécialiste des pommiers et de leur mode de conduite, un jour de printemps. Une vrai révolution dans le verger…. A partir de ce jour là nous n’avons plus biné mais paillé le pied des arbres, plus traité contre les pucerons mais installé des colliers de glu le long des troncs et pendu des fagots de bois creux dans les branches et surtout, nous n’avons plus taillé mais laissé aux arbres la liberté de leurs formes. Ainsi, étendant sans gène leur rameaux, chacune des quarante variétés exprime une architecture qui lui est propre.

Nous nous sommes alors dit avec satisfaction que « regarder pourrait bien être la plus juste façon de jardiner… » 

Sur ces reliefs vallonnés, aux sous-sols calcaires – du calcaire de Monbazillac – c’est une terre argilo-calcaire qui domine. Mais le sol est ici, comme partout ailleurs, épuisé par des siècles d’agriculture. Il nous a semblé primordial de le laisser se reposer, voire même de le reconstituer par endroit, de lui redonner vie.

Redonner vie au sol, c’est aussi améliorer les conditions de croissance du système racinaire et ses performances, au profit de la plante toute entière. Vers de terre et microflore ont, entres autres, un rôle important dans cette dynamique. Si l’action bénéfique des vers de terre pour l’aération du sol et l’amélioration de sa structure est bien connue, celle des champignons recèle encore sa part de mystère. Dans leur très grande majorité (90%), les plantes ont leurs racines intimement associées avec des espèces fongiques. La mycorhization, échange réciproque entre les racines et le mycélium des champignons, revêt une importance capitale pour la plante. Les mycorhizes assurent la plus grande partie de l’absorption de l’eau et des sels minéraux. Elles assurent également une protection de la plante contre les maladies. On comprend bien alors l’impérieuse nécessité de ne pas déséquilibrer ces associations par des travaux du sol trop profonds voire même la nécessité de faire revivre un sol épuisé en favorisant les mycorhizes.

Pour cela compost, cendres de bois, paillage, bois raméal fragmenté… font partis de notre panoplie de fertilisation du sol lorsque nécessaire. Ces apports de surface sont fait sans retournement du sol pour ne pas désorganiser la vie microbienne et la faune des couches superficielles. Fréquemment renouvelés et diversifiés, ils deviennent,en se décomposant, un lieu d’intense activité biologique[6].

Nous avons donc fait notre la pratique du Bois Raméal Fragmenté (BRF). Classé par les chercheurs dans la catégorie des “aggradeurs”, le BRF est en mesure d’impulser la régénération des sols.

Rameaux de noisetiers, chênes, figuiers, saules, pruniers, sureaux… issus de la taille des haies le plus souvent, passent au broyeur puis sont épandus et incorporés aux premiers centimètres du sol. Une chaine complexe se déroule alors, depuis l’apparition de champignons jusqu’aux vers de terre. C’est un véritable “transfert de fertilité” qui s’opère, avec un grand nombre d’avantages, parmi lesquels la suppression d’apports d’engrais de synthèse, et la limitation de l’arrosage. Exploité depuis longtemps au Canada, cette technique se développe depuis peu en France, à la faveur du développement des pratiques de cultures éco-responsables.

Des apports de BRF sur les plates bandes fleuries, aux pieds rosiers, des haies de petits fruits et aussi des vignes, ont permis à tous ces végétaux de passer des étés sans problème avec peu d’apport en eau. Fort de ces résultats encourageants, ce sont toutes les plantations des jardins de la Bigotie qui en bénéficient désormais, en fonction de nos capacités d’approvisionnement, et exception faites des prairies fleuries qui s’accommodent d’un sol plutôt pauvre.

Dans le même temps nous avons abandonné l’extravagante idée de « faire propre »… Si chacun de nous arrêtait de ratisser les jardins en plein été, d’enlever les feuilles qui tapissent le sol pour faire propre, nous rendrions certainement un grand service au sol et à la végétation…

Se pose-t-on la question du pourquoi les arbres et arbustes méditerranéens, dont 75% ont un feuillage sempervirens, perdent leur plus “vieilles” feuilles en plein été ? Pins, cistes, coronilles, buplèvres ligneux et même bambous tapissent ainsi leur pied d’une bonne couche de feuilles desséchées au plus fort de la saison chaude. Est ce l’effet du hasard ? Le règne végétal est trop sophistiqué pour que l’on puisse le penser. N’est ce pas plutôt une stratégie d’adaptation à la sécheresse estivale, afin de protéger les sols d’une dessiccation trop intense ? Un paillage tout ce qu’il y a de plus naturel ?

Dans le doute arrêtons de ratisser les feuilles mortes au pied des arbres et des arbustes au plein cœur de l’été …

Au bout du compte, la faune sauvage semble s’accommoder fort bien de nos pratiques. Papillons et coccinelles abondent… Nombre de « rapiettes », nos petits lézards périgourdins, se prélassent sur les vieilles murailles. Les geais volent maladroitement d’arbre en arbre mais plantent ça et là les chênaies de demain. Les Faucons crécerelles qui nichent dans la tour n’en finissent pas de faire des numéros de « voltige » au dessus de la vallée, ballets aériens en harmonie avec ce paysage sur lequel ils semblent imposer une domination sans partage… La chouette effraie, plus discrète, ne s’aventure hors de son gite qu’à la tombée de la nuit. Elle apparaît furtivement, parée de sa robe blanche, comme un fantôme dans les lumières de la tour. Le crapaud des jardins, Bufo bufo, est également très discret. Tombée nez à nez avec lui au hasard d’une séance de désherbage, je ne sais qui de nous deux a eu le plus peur… Pourtant malgré une allure “vilaine”, ce petit animal couvert de pustules est l’ami des jardiniers. Il se nourri de tout un tas d’insectes mais aussi de sauterelles et de limaces qui font tant de dégâts dans le jardin… il paraît que quand il mange il ferme les yeux et rentre la tête… Un signe de délectation ? Et que dire des taupes et des campagnols qui sillonnent prairies et verger dans un dédale de galeries souterraines. Si on peut suivre leur improbable parcours aux boursouflures de terres laissées en surface, ils n’en restent pas moins incontrôlables… Tout au plus se consolera-t-on par leur action bénéfique sur la structure des sols.

Et grâce à l’absence de clôture toutes ces espèces circulent librement. Lapins et chevreuils, à notre grand dam cette fois, gambadent eux aussi joyeusement sur nos terres, dévorant au passage les pousses tendres de toutes les jeunes plantations…

 Ainsi, par petites touches, de façon volontaire ou par des chemins détournées, nous avons essayer de relever le défi de la préservation de la biodiversité de ce morceau de nature ordinaire. Sans jamais cependant oublier d’avoir un geste « pour le coup d’oeil », comme le pratiquent depuis toujours les agriculteurs, autrefois paysans, sur leur terre.

Extrait de l’ouvrage « Les jardins de la Bigotie – Petit Traité de biodiversité » – Véronique Mure, édition Atelier Baie, 2010. 

pommiers  © Véronique Mure

photo véronique Mure

© Véronique Mure

© Véronique Mure

© Véronique Mure

Les jardins de la Bigotie

  1. Horace Walpole, Essai sur l’art des jardins modernes. Éd. Mercure de France, 2002
  2. Claude Viallat in «Conversation avec Claude Viallat » Jacques Maigne. Ed. Atelier Baie, Sept 2009
  3. http://www.cdc-biodiversite.fr/
  4. Karel Čapek, L’année du jardinier. Ed. 10/18, 1929.
  5. Gilles Clément, Vidéo Café jardin de Paris, 17 décembre 2007.
  6. Jean Marie Lespinasse, Le jardin naturel. Ed. Du Rouergue, 2006

Pour aller plus loin sur les vergers-jardins écouter la conférence d’Evelyne Leterme : La biodiversité amie du verger.

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Ils sont 4 commentaires

  1. Un verger-jardin, dédié à ...

    […] Le verger est aussi un clin d’œil à l’histoire médiévale des Bastides périgourdines, référence au « viridarium » des châteaux forts et des monastères. Considéré comme l’élément le plus important des jardins médiévaux il était implanté à l’extérieur des murs du château et lui même protégé par un mur ou une haie. Il était le seul à occuper un espace assez grand et en cela était le vrai jardin d’agrément du Moyen Age. Un endroit toujours verdoyant et ombragé, objet de promenade et lieu de repos planté de toutes sortes d’arbres fruitiers. Ainsi, sur le modèle du plan de Saint Gall, se mêlaient dans le verger, poiriers, pommiers, cognassiers, néfliers, pruniers, pêchers, sorbiers, amandiers, figuiers, noyers, cerisiers, châtaigniers… héritages, pour la plus part, de la civilisation romaine. Et la pomme, considérée au Moyen Age comme le fruit par excellence, y avait une place particulière et faisait l’objet de maintes attentions.  […]


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