Et si on aimait l’ailante à nouveau, lui qui est si beau ?

Et si on aimait l’ailante à nouveau, lui qui est si beau ?

 

Ailante, Ailanthus altissima (Miller) Swingle, qui fut aussi Ailanthus glandulosa. Monte-aux-cieux ou Ailante glanduleux …selon que l’on considère son architecture élancée, pouvant atteindre 30 mètres, ou l’anatomie de ses feuilles composées, pourvues de glandes nectarifères qui font de lui un arbre mellifère performant.

Il est aussi le Faux vernis du Japon (une erreur d’identification vieille de plusieurs siècles dont il garde la mémoire), ou le bois-puant, un avis semble-t-il partagé par tous les continents…

Mais qui est cet arbre aujourd’hui soupçonné « de participer à une banalisation des cortèges floristiques sur de vastes étendues naturelles et à travers les frontières de différents continents »[1] ?

Gilles Clément, dans son « Eloge des vagabondes »[2] le décrit ainsi : « Une tension toute en tronc, un fût svelte et souple, achevé par un feuillage d’estampe, désignant le ciel ». On le sait, cet homme est un poète, mais avec tant de grâce annoncée, l’ailante ne peut être que désiré, et c’est bien pour ces qualités là qu’il fut introduit au XVIIIe siècle… Pourtant Francis Hallé, dans une conversation croisée avec le paysagiste-jardinier, n’en démord pas, pour lui l’ailante est une vrai « peste », dénaturant les paysages du Languedoc Roussillon[3]. Un rapide coup d’œil aux articles qui lui sont consacrés montre qu’il n’est pas isolé.

Cet arbre est un mal aimé…

Est-ce folie que de prendre aujourd’hui sa défense ?

Regardons d’un peu plus près son parcours en France.

Originaire des régions du sud de la Chine, il a, semble-t-il, été introduit par le père jésuite Pierre d’Incarville qui en expédia des graines en France et plus particulièrement à son professeur de botanique, Bernard de Jussieu, entre 1743 et 1757. Planté comme arbre d’alignement le long des rues pour sa valeur esthétique et sa rapidité de croissance, très vite sa capacité de propagation en fait une espèce commune, voire encombrante. C’est avec le déclin du vers à soie du mûrier que l’intérêt de l’ailante est ravivé un siècle plus tard. En 1857, est introduit d’Inde le vers à soie de l’ailante (Bombyx cynthia), réputé en Chine pour donner une matière textile renommée, l’ailantine. Le succès est vif. Une réussite dont se glorifie Félix Édouard Guérin-Méneville, auteur d’un rapport adressé en 1860 au ministre de l’agriculture sur les progrès de la culture de l’ailante et de l’éducation de son vers à soie. En 1861 on compte deux mille propriétaires adeptes de ce nouveau type de sériculture, ainsi que des expérimentations de plantation d’ailantes dans la ferme impériale de Vincennes ou sur les talus des lignes des chemins de fer nouvellement aménagées, d’Orléans et du Midi. Mais très vite il fallu s’en remettre à l’évidence, les résultats de l’élevage du Bombyx ne tenaient pas leurs promesses et la culture de l’ailante fut rapidement interrompue avec la naissance de l’industrie des textiles synthétiques.

Qu’en est-il de l’histoire de cet arbre depuis un siècle et demi où on l’a abandonné à son triste sort ? Qu’en est-il de sa propagation ? Au delà des articles qui nous alertent sur ses capacités de nuisance, dans quelle étude trouve-t-on la description de la transformation des paysages du fait des invasions d’ailantes ? Qui a mesuré les surfaces de forêts colonisées par l’envahisseur, les surfaces de garrigue disparue ? Combien d’espèces éteintes à cause de lui ? A quelle distance des bords de routes, des talus de voies de chemin de fer, des délaissés, s’aventure-t-il ? Et dans les ripisylves, représente-t-il vraiment le risque que l’on nous prédit  ? Voilà huit ans que j’herborise au mois de mars dans le vallon de l’Arc à Aix en Provence avec les étudiants de l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage. Pousse là un petit alignement d’ailantes, une dizaine de pieds, que les étudiants ont bien du mal à reconnaître tant la physionomie de ces arbres est éloignée de l’image caricaturale des rejets d’ailantes maltraités par des coupes successives. Ont-ils envahi la ripisylve de l’Arc ? Non, ils poussent à leur aise, sans embêter personne. Seuls drageonnent vigoureusement des individus que l’on s’acharne à recéper tous les ans.

Oui, bien sur, cette espèce est une opportuniste, doublant la mise pour assurer sa reproduction grâce à une fructification abondante des pieds femelles (l’espèce est dioïque), et une capacité à drageonner intensément lorsqu’on l’agresse. De plus, elle fait le ménage autour d’elle, détruisant par allélopathie les espèces de son voisinage qui pourraient lui faire concurrence.

En lisant attentivement la biographie qui lui est consacrée, se confirme le fait que ses milieux de prédilection sont les friches, les terrains vagues, les bords de route. Et si l’ailante pousse dans les trouées forestières, il ne s’aventure pas dans des forêts présentant une canopée dense [4]. Au delà de sa reproduction très performante, son aptitude à pousser dans les délaissés, et autres lieux inconfortables, lui vient de son indifférence vis-à-vis des réserves du sol en eau, de sa tolérance à la canicule (+40°) et d’une grande tolérance à la salinité ainsi qu’à pollution atmosphérique, bien que sensible à l’ozone.

Ne seraient-ce pas les qualités aujourd’hui recherchées dans les palettes végétales des villes ?

Et si on aimait l’ailante à nouveau, lui qui est si beau ?

Ailanthus altissima © Véronique Mure Ailanthus altissima © Véronique Mure

 

Ailanthus altissima © Véronique Mure Ailanthus altissima © Véronique Mure Ailanthus altissima © Véronique Mure Ailanthus altissima © Véronique Mure Ailanthus altissima © Véronique Mure Ailanthus altissima © Véronique Mure

[1] P. Collin, Y. Dumas. Que savons-nous de l’ailante (Ailanthus altissima (Miller) Swingle)) ?. Revue Forestière Franc ̧aise, 2009, 61 (2), p. 117 – p. 130. <hal-00473267>

[2] G. Clément. Eloge des vagabondes, Ed. NiL, 2002

[3] G. Clément, F. Hallé, F. Letourneux. Espèces vagabondes : menaces ou bienfait ? Ed. Plume de carotte, 2014

[4] Kowarik I. 1995. Clonal growth in Ailanthus altissima on a natural site in West Virginia. Journal of Vegetation Science, 6: 853-856 in P. Collin, Y. Dumas, op. cit.

Ils sont 4 commentaires

  1. van Cuyck

    Bien sûr, beau quand il est chez les autres…
    Ce truc-là est un fléau qu’il faut éradiquer.
    Ceux qui l’aiment apprécient probablement aussi les frelons asiatiques.


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