Territoires fantômes

Territoires fantômes

M. le docteur Carus me communiqua un tissu délicat de racines de tilleuls plantés dans un cimetière de Saxe. Ces racines, descendues jusqu’aux cercueils, les avaient enveloppés comme d’un filigrane, ainsi que les corps qu’ils renfermaient.

Goethe, Mélanges, 1863

 

Il est des territoires dont  la réalité nous échappe. Des territoires fantômes, des paysages souterrains, environnement familier des racines, des champignons, des taupes, des vers de terre, tout comme des bactéries. Un univers à l’envers dont nous soupçonnons l’existence mais dont nous ignorons presque tout. Un monde invisible dans lequel se trament les liens, les symbioses, les compétitions au sein du règne végétal mais aussi avec le vaste règne fongique et la faune souterraine. Se dessinent dans l’obscurité de nos sols et sous-sols, des paysages aussi vivants et variés que ceux qui s’érigent à la surface de la terre, sans pourtant être leur négatif. Qu‘ils soient en milieux urbain ou industriel, dans un jardin potager ou en bordure d’un champs de céréales, dans une parcelle d’agroforesterie, dans une forêt, sur les calcaires karstiques de garrigue, le long d’une route goudronnée, le long d’un chemin en terre, en bord d’eau…. les plantes habitent simultanément le milieu aérien et le milieu souterrain. Elles s’enfoncent dans chacun d’eux, nous dit Emanuele Coccia[1], avec la même obstination, la même capacité d’imaginer et de façonner son corps selon les formes les plus inattendues.

Chemin creux sur les Costières de Nîmes © Véronique Mure

Sous nos pieds se développe un système vivant complexe. Lorsqu’au hasard d’un sol éventré ou d’un arbre couché on entrevoit cet entrelacs de racines, il est souvent difficile d’en comprendre l’organisation. Composé d’un chevelu de racines courtes, non ligneuses et caduques, qui explorent et exploitent les horizons les plus riches, et de racines longues, pivots et charpentières, qui assurent l’ancrage de la plante, l’architecture du système racinaire répond à quelques règles très précises, à l’image de celle des parties aériennes. A chaque espèce sa stratégie d’occupation des sols, même si le tracé qui en résulte est fait d’ajustements et de contournements, fruit de rencontres avec les divers obstacles qui peuplent les sols d’autant plus hétérogènes qu’ils sont anthropisés. La trajectoire des racines est opportuniste,note la botaniste Claire Atger[2],chacune réduisant sa prospection des zones contraignantes et accentuant son déploiement dans les parties les plus favorables. L’enracinement est rarement symétrique de part en part. Si la croyance comme quoi l’envergure des racines équivaut à celle du houppier à la vie dure,  elle est bel et bien erronée.

C’est au cours de l’Ordovicien, entre Cambrien et Silurien, il y a 460 millions d’années, que les plantes se dotèrent de racines et de  vaisseaux conducteurs de sèves. Innovation fondamentale après celle de la photosynthèse, permettant aux plantes, dites vasculaires, de se libérer du milieu aquatique et de partir à la conquête des milieux terrestres. S’en suivirent un refroidissement de l’océan global et l’atmosphère terrestre, conjointement à une explosion de la biodiversité sur la planète. Une planète sur laquelle le niveau des mers était alors élevé et où les terres de l’hémisphère sud formaient encore un supercontinent : le Gondwana.

Ainsi, depuis 460 millions d’années, le règne végétal explore et exploite des paysages invisibles, et s’y déploie. Peut-être devrait-on dire, tente de s’y déployer, tant les hommes, ignorants de l’importance de cette vie souterraine, s’ingénient à la détruire à coup de chimie et de pelles mécaniques, ou n’y prêtent pas garde, la recouvrant de béton, de bitume, au grès de leurs aménagements.

On a longtemps cru les racines simplement assignées aux seules fonctions d’ancrage de la plante et d’absorption de l’eau et des sels minéraux. C’étaient les sous-estimer. On sait aujourd’hui que la rhizosphère est bien plus que cela.  200 millions d’années avant que les plantes ne se dotent de fleurs avec l’ingéniosité que l’on connaît pour communiquer avec le règne animal, les racines tissaient en sous sol des associations symbiotiques complexes avec les bactéries, les champignons et la faune des sols.

Les champignons en particulier, apparus eux aussi il y a 460 millions d’années, ont dès cette époque là, joué un rôle crucial dans la colonisation des terres par les plantes. Et depuis tout ce temps, grâce aux mycorhizes, ils facilitent l’alimentation des plantes en eau et en éléments minéraux en augmentant les volumes de sol explorés et en mobilisant pour elles des ressources auxquelles elles n’ont, sans cela, a pas accès. En échange – rien n’est gratuit – ils reçoivent des sucres élaborés par la plante à partir de la photosynthèse. Une association à bénéfices réciproques.

Au delà de ces stratégies nourricières, on découvre (ou redécouvre) aujourd’hui  le rôle essentiel des racines en matière de communication.

Pneumatophores, racines aériennes de Cyprès chauve (Taxodium distichum) © Véronique Mure

Dans l’Antiquité Platon déjà, puis Aristote, l’avaient pressenti. Au XIXe siècle Darwin l’a reformulé, identifiant le système racinaire comme étant le « cerveau » des plantes. Aujourd’hui les scientifiques l’affirment, les racines, notamment leurs extrémités, sont le siège de l’intelligence des plantes.  « Les plantes n’ont pas de neurones ou de cerveau, c’est un fait, admet le neurobiologiste Stefano Mancuso[3], mais cela ne signifie en aucun cas qu’elles sont incapables de calcul, d’apprentissage, de mémoire ou même de sensibilité. »  A partir de leurs racines, les arbres et les herbes et tout leur microbiote, tissent sous terre un immense réseau invisible où circulent sans cesse, dans toutes les directions, non seulement des nutriments, mais aussi des informations. Siège d’activités chimiques et électriques importantes, capables d’envoyer des signaux à toutes les parties de la plante, comme d’en recevoir, les systèmes racinaires sont tous interconnectés tel un « Wood Wide Web ». Un gigantesque réseau reliant tous les êtres vivants grâce à des milliers de kilomètres de micro-connexions tissées entre eux. Un réseau fait de filaments imperceptibles à l’œil nu, dessinant des paysages dont on peine à imaginer l’ampleur.

Comment alors se représenter avec justesse ces paysages invisibles ?

Comment représenter des territoires fantômes, monde sans lumière et sans bruit, mais pourtant pas sans vie ?

Imaginer des formes en tenant compte des contraintes connues du sol, inventer de nouvelles cartographies qui prendraient leur origine en profondeur et non plus juste en surface de la terre… Que sais-je.

L’essentiel – c’est même une urgence – est de mettre en lumière ces territoires fantômes, et d’ainsi leur permettre d’exister aux yeux de tous.

Véronique Mure

Avril 2019

Coupe de paysage ©Antoine Hoguet – Projet Val d’Agay1

Qu’est-ce que la Revue Le C.R.I ? 

Le C.R.I. est  une revue d’écologie faite par un Collectif de Recherche Indépendant, des architectes dont l’ambition est de « développer de nouvelles esthétiques et imaginaires à même d’enrichir la méthodologie de projet ».

LE NUMÉRO #01 (en réalité le deuxième) aborde l’image du fantôme pour penser les territoires et leur représentation en aménagement : certain.e.s parlent de « non lieu », de « zones blanches », d’espaces périphériques… optant pour l’image du territoire fantôme

Il donne place aux subjectivités pour représenter les territoires, à travers les récits et les images pour redonner de la visibilité, et une voix, aux fantômes. Le choix éditorial mise sur la diversité. La diversité des situations et de leurs expressions, comme reflet de celle des subjectivités. 

  • Privatisation de l’espace public et marché mondial (Collectif Anonyme et Yves Luginbühl).
  • Les territoires fantômes qu’on ne sait pas regarder (Véronique Mure, SAFI avec Geoffroy Mathieu, Zoé Hagel).
  • Renverser le point de vue (Gilles Clément, Véronique Mure, Safi et all).
  • Les territoires d’une France fantôme : les territoires ruraux, les petites villes ; entre le grand urbanisme et les métropoles (Simon Teyssou, Rémi Janin).
  • Des territoires fantômes car jamais habités ou désertés.
  • Etc. 

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Notes : 

[1]Emanuele Coccia, La vie des plantes, une métaphysique du mélange. Ed. Rivages, 2016.

[2]Claire Atger, Le système racinaire des arbres. L’arbre et l’expert n°634. Mars-avril 2015.

[3]Stephano Mancuso, Alessandra Viola, L’intelligence des plantes, Albin Michel, Avril 2018.

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