Comment ne pas se laisser tenter par la chair sucrée des figues ?

Comment ne pas se laisser tenter par la chair sucrée des figues ?

 

Tout convient au transport, des courants marins aux semelles des chaussures. L’essentiel du voyage revient aux animaux. La nature affrète les oiseaux consommateurs de baies, les fourmis jardinières, les moutons calmes, subversifs, dont la toison contient des champs et des champs de graines. Et puis l’homme. Animal agité en mouvements incessants, libre échangeur de la diversité.

Gilles Clément, Eloge des vagabondes[1]

© Véronique Mure

Comment ne pas se laisser tenter par la chair sucrée des figues ?

Le figuier (Ficus carica) est l’une des plus anciennes plantes compagnes de l’homme. Depuis 11400 ans, avant la domestication des premières céréales et des légumes, l’homme transplante des figuiers, où qu’il aille, pour en manger les figues. Et les témoignages de leur importance pour les civilisations méditerranéennes sont nombreux. L’Egypte antique, la Grèce, l’Empire romain, livrent tous des histoires de figues et de figuiers à travers des papyrus ou les récits d’Homère, Solon, Théophraste, Caton, Dioscoride, Pline…

La figue est véritablement un « don de la nature ».

Mais ce don est-il gratuit ?

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Faut-il envisager notre goût pour les fruits, qu’ils soient secs ou charnus, à la seule aune d’une histoire de l’alimentation humaine ? Dattes, raisins, amandes, grenades, melons, pommes, pêches, abricots, cerises, haricots, tomates, poivrons, piments, courgettes, aubergines, papayes, goyaves, litchis, oranges, fraises, framboises, mûres et autres petits fruits, même glands des chênes autrefois couramment consommés, autant de fruits, quelquefois désignés comme « légumes », dont nous nous nourrissons.

Les plantes ont-elles consenti à investir dans la synthèse énergétiquement coûteuse d’une chair juteuse, souvent pourvue de couleurs éclatantes et de parfums attractifs, que pour satisfaire notre appétit ? Posons nous la question, comme nous y encourage Jacques Tassin[2].

Si le prix est élevé, le service rendu doit être grand.

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Il faut aller chercher dans l’histoire de l’évolution du règne végétal, remonter à environ 400 millions d’années, pour trouver l’origine des premières graines et le début de cette histoire.

Embryon à l’état de vie ralenti avec son stock de réserves, la graine a la capacité d’attendre le moment et le lieu favorables pour germer. Un avantage considérable qui a permis aux Spermaphytes (les plantes à graines) de partir à la conquête du monde. Seul « temps » mobile du cycle de vie de ces êtres solidement enracinés, les graines sont voyageuses mais cependant pas animées. Pour assurer leur déplacement les plantes doivent ainsi faire appel à des vecteurs de dissémination auxquels elles vont s’adapter. L’eau, le vent, mais surtout le règne animal se chargeront de la besogne, avec plus ou moins d’efficacité.

Les fruits, apparus avec les fleurs au Crétacée, il y a 145 millions d’années, ou avant peut-être, on ne sait pas vraiment, vont contribuer à perfectionner le mode de transport. Avec la fleur et le fruit, le règne végétal adapte et précise ses dispositifs d’attraction du règne animal pour assurer la pollinisation, puis la dispersion des diaspores. Depuis lors le grand groupe des Angiospermes (les plantes à fleurs) ne va cesser de s’étendre sur la planète et de se diversifier. Aujourd’hui 90% de la flore terrestre sont des plantes à fleurs, avec, de ce que l’on a pu identifier, plus de 250 000 espèces vivantes. Un succès évolutif qui force l’admiration.

Une des raisons de ce succès ? La co-évolution avec le règne animal. Depuis que plantes et animaux se côtoient sur la planète Terre, leur relation ne cesse de s’affiner, de devenir de plus en plus étroite. On parle de mutualisme, quelque fois même de symbiose. Chacun y trouve son compte. L’un (l’animal) y trouve bien souvent de quoi s’alimenter, mais pas uniquement, l’autre (la plante) profite du moyen de transport pour palier sa fixité.

Se déroulent alors pour les fruits d’improbables voyages. Qu’ils soient secs ou charnus, tout est bon pour profiter de la mobilité animale : certains choisissent de s’accrocher, s’agripper sur les pelages ou les plumages, ils se dotent pour cela d’appendices crochus ou collants ; d’autres préfèreront transiter par le tractus digestif d’un oiseau pour ramollir le tégument de leurs graines, ils lui offrent alors une chair sucrée et appétissante… Chaque cas de figure est nommé, décrit, répertorié dans les ouvrages de botanique : épizoochorie, endozoochorie, synzoochorie… Dans les forêts tropicales humides, les oiseaux, assistés des chauves souris, assurent la dispersion de 60 à 70% des espèces végétales[3].Le rôle des geais dans l’épopée des chênes européens depuis les dernières glaciations est lui aussi bien connu[4]. Et les fourmis, pourtant bien petites mais présentes dans tous les écosystèmes de la planète, ne sont pas en reste. Pour en faire leurs alliées les plantes myrmécophiles, les Euphorbiacées par exemple, produisent des graines légères et nombreuses, parées d’une substance comestible, riche en lipide et en protéine, l’élaiosome, dont elles sont friandes.

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Pour autant les associations entre plantes et vecteurs de dissémination ne sont pas vraiment exclusives comme peuvent l’être celles intervenant dans les processus de pollinisation. Il n’est pas rare que des vecteurs différents dispersent les fruits d’une même espèce, voire le même fruit successivement. Pour reprendre l’exemple des euphorbes, avant que la fourmi ne transporte leurs graines, celles ci ont été tout d’abord projetées au sol par le fruit grâce au mécanisme de déhiscence de la capsule. Une dissémination dite balistique. Cette autochorie à faible portée est relayée par une zoochorie sur une plus longue distance. Plus étonnants encore sont les transformations des fruits et des modes de dissémination apparus au cours des temps chez une même espèce, s’adaptant ainsi à un environnement nouveau. Le cas du Crépis de Nîmes est en cela bien connu. Cette petite Astéracée, familière des bords de champs autant que du béton de nos trottoirs, ajuste la taille de ses akènes plumeux en fonction de la fertilité du sol où elle pousse. Moins connu est l’exemple d’une Bignoniacée du Panama, l’Arbre à bougie, dont les fruits charnus, prisés par des singes frugivores, renferment des graines munies d’un vestige d’aile, preuve pour Doyle McKey & Martine Hossaert-McKey[5], que leur ancêtre possédait des fruits secs avec des graines ailées dispersées par le vent.

Pour Daniel Sabatier[6]le foisonnement des formes de fruits s’explique si on perçoit que chaque espèce effectue un bout de son chemin évolutif en s’appuyant sur un mode de dispersion, puis engage une nouvelle tranche de son histoire avec un autre.

Quelle place occupe l’homme dans tout cela ? Apparu bon dernier, il y a juste une 200 000 ans, une larme dans l’histoire, est-il imaginable que les plantes n’aient pas « vu » arriver cet homo sapiens ? Qu’elles n’aient pas repéré sa frénésie de déplacements et son appétit de sucre ? De fait, l’homme est le plus efficace vecteur de dissémination de la planète. Grâce à lui, la tomate (Solanum lycopersicum), pour prendre ce seul exemple, fruit charnu dont l’aire d’origine est au Mexique, a fait le tour de la planète en à peine quelques siècles, tout comme la figue ou le blé bien avant elle.

Cultivée dans tous les jardins potagers du monde, universellement cuisinée, la tomate est aujourd’hui représentée par 36 000 variétés, chacune spécifique d’un pays, d’une région, voire d’un terroir. Ainsi trouve-t-on sur les marchés la Noire de Crimée, la Marmande, la Téton de Vénus d’Espagne, la Palestinian, l’Egyptian tomb, la Pavard de Lille, la Black cherry des Etats Unis, Tempête de sable de Belgique, la Couille de Toro d’Espagne, Voyage du Guatemala, Yash de Yougoslavie, Stupice de la République Tchèque….

© Véronique Mure

Faut-il alors considérer ces fruits qui nous sont devenus si familiers comme étant, avant tout, des appâts mis en place par les Angiospermes pour faciliter leur déplacement  ?

Des fruits riches en lipides et en glucides pour satisfaire nos goûts et nos besoins énergétiques, pourvus de couleurs et d’odeurs attractives pour encourager leur cueillette et faciliter la dissémination de leurs graines.

Là où Francis Hallé voit une stratégie relevant de la « manipulation »[7], Emanuele Coccia préfère parler de relation de « confiance »[8].

Les plantes immobiles, n’ont pas d’autre choix que de s’en remettre à un vecteur mobile, abiotique (vent, eau) ou biotique (animaux), dont elles ne maitriseront rien des déplacements pour la suite des opérations.

Une fois fruits et graines « confiés » à d’autres, la plante n’a que peu de moyen d’influer sur le voyage de leurs semences, ni de s’assurer qu’elles arriveront à bon port et trouveront un site favorable à leur germination. Nonobstant elle peut favoriser le vecteur qui sera le plus efficace pour elle par une subtile adaptation de ses fruits.

Une stratégie végétale bien rodée à laquelle l’homme participe indéniablement.

Comment ne pas se laisser tenter par la chair sucrée des figues ?

© Véronique Mure

Article de Véronique Mure paru dans la revue Garden Lab #07, « Le jardin comestible » été 2019 à lire dans sa forme initiale ici

Retrouver la revue Garden_Lab #07, « Le jardin comestible » ici

Notes :

[1]Gilles Clément, Eloge des vagabondes, Nil Edition, 2002

[2]Jacques Tassin, A quoi pensent les plantes ?Odile Jacob, 2016

[3]Henri Puig, La forêt tropicale humide, Paris, Belin, 2001 in Tassin, J. op cit.

[4]Antoine Kremer & Rémy Petit, L’épopée des chênes européens, La Recherche n°342 mai 2001,

[5]Doyle McKey & Martine Hossaert-McKey, La coévolution entre plantes et les animaux.in Aux origines des plantes, Fayard, pp 481-505  ; 2008

[6]Daniel Sabatier, Des spores aux fruits, comment les plantes assurent leur descendance,in Aux origines des plantes, Fayard, pp 428-453 ; 2008

[7]Francis Hallé, Eloge de la plante, pour une nouvelle biologie,Ed. du Seuil, 1986

[8]Emanuele Coccia, com. pers., février 2019

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