Le cyprès – Albert Eloy Vincent 1925

Le cyprès – Albert Eloy Vincent 1925

 

« … Et je ne voudrais pas les quitter (les arbres), sans avoir parlé du cyprès, prince de la garrigue, seigneur des sentes pierreuses bordées de thym, de sauge et de menthes sauvages.

Les autres arbres se tiennent volontiers les uns près des autres ; ils aiment à se rassembler en lignes parallèles comme une garde d’honneur ou à se former en cercle comme un conseil de vieillards avisés. Ainsi groupés ils se protègent mutuellement de leur ombre contre la flamme solaire et de leur force contre la violence du mistral.

Le cyprès, lui, est puissant et solitaire comme le prophète du poète. Insensible aux brûlures de juillet, impassible sous les assauts du mistral, il vit volontiers seul, à croire que sa pensée lui suffit et que la conversation des voisins l’importune. Il a certainement conscience de sa force. Sûr de sa résistance il s’adosse à nos mazets blancs exactement comme s’il était là pour les soutenir ; il les domine de sa pointe aigüe, et leur chante à toute heure à voix haute ou basse selon l’humeur du vent : « N’ayez pas peur. Je suis là. » De nos plaines vastes et aveuglantes ouvertes de toute part aux vents du Rhône, il abdique sa fierté d’ermite pour ne se souvenir que de sa vigueur et des devoirs qu’elle lui impose. Il consent à faire partie du rideau épais qui abritera une longue étendue de vignes et d’arbres fruitiers. C’est un ami vigoureux, grave et bon qu’on associe à l’idée de la mort parce qu’étant éternellement vert il témoigne de la continuité de la vie et la certifie aux morts dont on lui a de tout temps confié la garde.

Tels sont nos cyprès où se réalise pour une bonne part l’âme de notre terre. Quand, de la portière du train, vous les verrez passer gravement entre la fuite rapide des premiers plans et la fuite lente de l’horizon, donnez à ces fiers solitaires, qui consentent à se rassembler uniquement pour nous servir un long regard de sympathie… « 

Samedi 12 septembre 1925

Albert Eloy Vincent

« La part de la nature et celle de l’art dans le pittoresque régional »

Ecole Antique de Nîmes

VIème session

©vmure

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