Et si nous redonnions ses lettres de noblesse au Laurier d’Apollon, Laurus nobilis ?

Et si nous redonnions ses lettres de noblesse au Laurier d’Apollon, Laurus nobilis ?

 

Il est question ici de sémantique.

Il faut bien, en effet, se résoudre à ce triste constat : le laurier des jardins méditerranéens, le Laurier d’Apollon, Laurier noble, Laurus nobilis, semble définitivement devenu un laurier tout juste bon pour les sauces…

Force est de constater également que cette référence culinaire ne date pas d’hier. Le poète érudit, docteur en médecine, Claude-Charles Pierquin de Gembloux, en déplorait déjà l’usage au XIXe siècle : « ce qu’autrefois nous nommions le laurier d’Apollon, en notre époque folle nous l’appelons laurier-sauce. »[1]

Certes, la feuille de laurier séchée, aux aromes puissants et aux propriétés digestives, est indispensable dans les « bouquets garnis » de la cuisine méditerranéenne avec le thym (Thymus vulgaris) et la sauge officinale (Salvia officinalis).

Mais à galvauder ainsi les valeurs qui lui sont attachées, c’est toute son histoire que nous lui faisons perdre.

Aurions nous oublié notre attachement millénaire à cet arbre toujours vert ?

Dans la mythologie grecque, Daphné, fille de Ladon, dieu des fleuves, était chérie d’Apollon. Lorsque le désir d’Apollon se fit trop pressant, elle alla se réfugier auprès de sa mère Gaïa qui la métamorphosa en laurier (Laurus nobilis). Depuis le laurier est consacré à Apollon. Le mythe d’Apollon veut qu’après avoir vaincu le serpent Python, le dieu se lava dans la vallée de Tempé, couverte de lauriers et, couronné de rameaux de cet arbre, entra dans Delphes en vainqueur. Depuis le laurier est symbole de victoire, célébrité et respect.

Pausanias rapporte que le plus ancien temple dédié à Apollon à Delphes était ainsi bâti en branches de laurier, récoltées dans cette vallée de Tempé consacrée à son culte, en Thessalie. Tous les neuf ans, une procession envoyée de Delphes y venait cueillir le laurier  sacré dont on couronnait les vainqueurs des Jeux pythiques.[2]

Pline (Histoire naturelle – Livre XV) confirme qu’au premier siècle de notre ère, « le laurier est consacré spécialement aux triomphes; il se plaît même dans les maisons ; il garde la porte des empereurs et des pontifes; seul il orne les palais, et veille sur le seuil. Le laurier est pacifique (…) Ce n’est point parce qu’il est toujours vert, qu’il est pacifique (à ces deux titres l’olivier lui serait préférable), mais c’est parce qu’il est le plus bel arbre du Parnasse, et pour cela aimé d’Apollon (…) Une raison de plus, c’est que, parmi les arbres plantés et reçus dans nos demeures, seul il n’est pas frappé de la foudre. (…) Au reste, il n’est pas permis d’abaisser le laurier et l’olivier à des usages profanes (…) Le fait est que le laurier proteste contre le feu par un pétillement manifeste, et par une sorte d’aversion ; le bois en est bon pour les affections des intestins et des nerfs. (…) Dans la suite, Auguste, triomphateur, tint dans la main une branche de ce laurier, et en porta sur la tête une couronne ; tous les empereurs ont suivi son exemple : on prit l’habitude de planter les branches qu’ils avaient tenues, et l’on voit encore des bosquets de lauriers qui ont des noms distincts dus à cette circonstance. De là peut-être date le changement de l’ancien laurier triomphal (XV, 39). C’est le seul des arbres de dénomination latine dont le nom soit donné à des individus du sexe masculin (XXXI, 3); »

Considère-t-on encore aujourd’hui le baccalauréat comme une victoire ? Rien n’est moins sur. Cependant, étymologiquement, le mot garde sa référence à la couronne des vainqueurs. Le “bacca laurea”, littéralement  “la baie de laurier ”, la couronne triomphale, distinction honorifique symbolisant la gloire de son porteur.

Mais la valeur symbolique du laurier noble n’est pas sa seule qualité.

Les baies des individus femelles (l’espèce est dioïque) contiennent une huile essentielle aux propriétés purifiantes et restructurantes, recommandée dans les soins des peaux.  Son odeur puissante et aromatique, poivrée, et fraîche, si caractéristique domine dans l’odeur du savon d’Alep dont la fabrication reste inchangée depuis la Haute-Antiquité. Né en Mésopotamie, sa composition à base d’huile d’olive et d’huile de baies de laurier en fait l’ancêtre du savon de Marseille.

Aujourd’hui il est de bon ton de bruler quelques feuilles de lauriers séchées dans la maison, afin de purifier l’air et d’éliminer la fatigue et les tensions.

Le Laurier noble est le seul des lauriers de nos jardins à appartenir à la famille des Lauracées, au contraire du Laurier rose (Nerium oleander), de la famille des Apocynacées, du Laurier tin (Viburnum tinus), une Caprifoliacée, et du Laurier amande, encore Laurier cerise (Prunus laurocerasus), de la famille des Rosacées.

C’est une essence de milieux frais et humides, des bords de rivière, une relique des forêts qui couvraient à l’origine la plus grande part du bassin méditerranéen, qui connaissait un climat plus humide avant les dernières glaciations. Cette laurisylve, qui n’existe plus aujourd’hui qu’en Macaronésie et à Madère où l’on en trouve la plus grande surface (environ 15 000 ha soit 16% de la surface de l’île). Ce qui lui a valu une inscription au patrimoine de l’humanité en décembre 1999.

Pour toutes ces raisons, rendons ses lettres de noblesses au Laurier d’Apollon et arrêtons de l’appeler Laurier-sauce.

Why don’t we give back the « noble » title to the Bay Laurel, Laurus nobilis?

We are talking about semantics here.

It is necessary, indeed, to come to this sad conclusion: the laurel of Mediterranean gardens, the Bay Laurel, the noble Laurel, Laurus nobilis, seems to have definitely become a laurel that is just good for sauces…

It should also be noted that this culinary reference is not new. The scholarly poet and doctor of medicine, Claude-Charles Pierquin de Gembloux, already deplored its use in the nineteenth century: « What we used to call the noble Bay Laurel, we now call the sauce laurel.” [1]

Certainly, the dried bay leaf, with its powerful aromas and digestive properties, is an essential ingredient in the « bouquets garnis » used in Mediterranean cuisine together with thyme (Thymus vulgaris)and sage (Salvia officinalis).

But by defusing the values ​​that are attached to it, we are making it lose all of its history.

Have we forgotten our age-old attachment to this evergreen tree?

In Greek mythology, Daphne, the daughter of Ladon and goddess of the rivers, was the sweetheart of Apollo. When Apollo’s desire became too urgent, she went to take refuge with her mother Gaia, who transformed her into laurel (Laurus nobilis). Since then the laurel has been dedicated to Apollo. The myth of Apollo says that after having conquered the serpent Python, the god washed himself in the valley of Tempe, covered himself with laurels and, crowned with the branches of this tree, then entered Delphi as a conqueror. Since then the laurel has been symbol of victory, celebrity and respect.

Pausanias reports that the oldest temple dedicated to Apollo in Delphi was built of laurel branches harvested in the valley of Tempe which was devoted to his worship, in Thessaly. Every nine years, a procession sent out from Delphi came to gather the sacred laurel which was used to crown the winners of the Pythian Games.   [2]

Pliny (Natural History – Book XV) confirms that in the first century of our era, « the laurel is particularly dedicated to triumphs; people like to keep it in their homes; it guards the doors of emperors and pontiffs; and it alone adorns palaces and watches over the threshold. The laurel is peaceful (…) not because it is always green (in this sense the olive tree would be preferable), but because it is the most beautiful tree in Mount Parnassus and for that reason it was loved by Apollo (…) One more reason is that amongst all of the trees planted and received in our homes, it alone has never been struck by lightning. (…) Moreover, it is not permissible to lower the laurel and the olive tree to profane uses (…) The fact is that the laurel protests against fire with an overt sparkle and a kind of aversion; whilst the wood is good for disturbances of the intestines and nerves. (…) Afterwards, Augustus, triumphant, held a branch of this laurel in his hand and put it on the head a crown; all of the emperors followed his example: it was customary to plant the branches that they had held and it is still possible to find laurel groves which have distinct names due to this circumstance. The change to the old triumphal laurel (XV, 39) perhaps comes from this time. It is the only Latin-named tree whose name is given to male individuals (XXXI, 3); »

Do we still consider today the baccalaureate as a victory? It is hard to be sure. However, Etymologically, the word makes a reference to the crown of the victors. The « Bacca laurea”,literally« the bay of laurel« , the triumphal crown, is an honorific distinction that symbolizes the glory of its bearer.

But the symbolic value of the noble laurel is not its only quality.

The berries of female individuals (the species is dioecious) contain an essential oil which has purifying and restructuring properties that are recommended for skincare.  Its characteristic powerful and aromatic, peppery and fresh odour dominates in the smell of Aleppo soap whose manufacture remains unchanged since High-Antiquity. Originally created in Mesopotamia, its composition based on olive oil and bay laurel oil is the ancestor of Marseille soap.

Today it is fashionable to burn some dried laurel leaves inside the house to purify the air and eliminate fatigue and tension.

The noble Laurel is the only Laurel in our gardens that belongs to the family Lauraceae, unlike the Oleander (Nerium oleander), Apocynaceae family, the Laurustinus (Viburnum tinus), a Caprifoliaceae, and the Cherry Laurel or common Laurel (Prunus laurocerasus), of the Rosaceae family.

Present in cool and wet environments such as river banks, it is a relic of the forests that originally covered most of the Mediterranean basin, which had a wetter climate prior to the last glaciations. Laurel forests exist today only in Macaronesia and Madeira where we can find the largest surface area (about 15, 000 ha or 16% of the surface of the island). This earned it a World Heritage listing in December 1999.

For all of these reasons, let’s give back the Laurel its « noble » title and stop calling it sauce Laurel.

[1] Ubaud, J., Des arbres et des hommes. Edisud, 2016

[2] Baumann, H., Le bouquet d’Athéna, les plantes dans la mythologie et l’art grecs. Flammarion -1984

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