La branche d’arbre sait bien ce que dit le vent de mars…

La branche d’arbre sait bien ce que dit le vent de mars…

« Les jours de calme, le figuier était une caravelle de jade pétrifiée, qui se balançait imperceptiblement, attachée à un mur noir qu’éclaboussait de vert la marée du printemps. Mais lorsque soufflait le vent de mars, elle se frayait, ses vertes voiles gonflées, un passage à travers la lumière et les nuages.» (1)

Mars est réputé être un mois venteux.

Les dictons météorologiques nous le rappellent.

« A la Saint Vincent (22 février), cessent les pluies, viennent les vents »

« Mars venteux, avril fantasque et mai pluvieux, font aller les paysans heureux »

D’un point de vue météorologique, le vent, ou devrait-on dire les vents, sont « un déplacement d’air plus ou moins important, de direction variable, dans les couches élevées de l’atmosphère comme à la surface du globe, ayant pour origine une différence de pression entre deux régions de l’atmosphère à laquelle peuvent s’ajouter, à la surface du globe, des causes d’ordre géographique (relief, littoral, etc.) » (2).

Mais en réalité, notre rapport au vent est souvent d’un autre ordre. Il nous impose un corps à corps musclé. Il nous gifle, nous bat, nous enveloppe… On va le trouver brûlant, chaud, doux, glacial, faible, fort, furieux, terrible, vif… Il a même la réputation de rendre fou… Bien qu’objet d’un vieux fantasme, rares sont les personnes qui s’y abandonnent et se laissent emporter par son souffle.

Dans le Midi c’est le Mistral qui domine. Un vent qui a la réputation de chasser les nuages et décorner les bœufs. Une fois là il souffle, dit-on, par tranche de trois jours. « Le mistral qui lève de jour dure 3, 6 ou 9 jours ». Soufflent aussi le Marin, la Tramontane, l’Autan ou encore le « Grec », un vent d’est, annonciateur de pluie : « Vent grec, pluie au bec ».

Dans ces régions méditerranéennes, l’homme n’a de cesse que de s’en abriter mais aussi d’abriter ses cultures et les plantes de ses jardins. Les paysages produits sont alors rythmés par les haies et brise-vents. Alignements de cyprès ou de peupliers d’Italie, structures de canisses, vont réduire ses impacts mécaniques ou physiologiques, une forte évapotranspiration, le dessèchement du sol…

A en croire Victor Hugo « la branche d’arbre ne sait pas ce que dit le vent» (3)… Pourtant être dans le vent impose quelques contraintes à l’arbre.

Il n’y a qu’à regarder les arbres des grands paysages ventés, amandiers dans la Crau, pins dans la vallée du Rhône, filaires dans les calanques de Marseille… pour comprendre qu’ils ressentent le souffle du vent, et adaptent leur croissance pour lui tenir tête.

Confrontés à des vents réguliers, les arbres réagissent en renforçant la résistance de leur tronc et de leur système racinaire.

Ils mettent en place un bois de « réaction » qui est produit différemment selon le groupe auxquels ils appartiennent. Les Gymnospermes fabriquent un bois de compression situé sous le vent, alors que les Angiospermes fabriquent du bois de tension, qui fonctionne comme un hauban du côté du vent.

Les racines du côté vents dominants sont également plus nombreuses, plus ramifiées et plus longues.

Mais, lorsqu’il est constamment soumis à des vents forts, l’arbre isolé va plier… ou rompre sous l’effet des bourrasques répétées. Jean de la Fontaine en avait fait le constat…

Quelque fois il semble se contorsionner. On parle alors d’anémomorphose, une modification de la forme des plantes sous l’effet du vent. Un phénomène surtout remarquable sur les littoraux et en montagne, qui, quelques fois, se conjugue à d’autres facteurs limitant la croissance tels que les embruns ou la sécheresse. Résultats : Un port ramassé, un tronc plus épais, des ramifications plus nombreuses, une taille plus réduite, et surtout un houppier déformé, dissymétrique, souvent en biseau, comme sculpté par le vent. Une morphologie d’évitement…

Les bourgeons les plus exposés à ces contraintes, qu’elles soient éoliennes ou d’origine marine (toxicité des embruns salés ou criblage par les grains de sable), se nécrosent ; Ceux protégés continuent à pousser. L’opposition entre le côté « au vent », atrophié, et la partie « sous le vent » qui, elle, pousse plus librement est alors flagrante. Ainsi l’allure penchée des arbres en plein vent serait moins la conséquence de la poussée du vent que d’un déséquilibre de sa croissance (4).

Bien que souvent spectaculaires, les anémomorphoses sont des modifications réversibles et non héritables. Les chercheurs les qualifient d’accommodats. Ainsi une modification du régime des vents pourrait entrainer un retour à une croissance « normale ».

Mais le vent n’est pas toujours synonyme de contrainte pour la végétation. Quelques plantes à fleurs, pas les plus nombreuses, ont aussi choisi le vent pour célébrer leurs amours. On les appelle anémophiles (du grec ancien anémos (άνεμος), le « vent »). Les arbres à chaton, mais aussi les graminées usent de ce vecteur de pollinisation un peu aléatoire, un précédent article en parle (5). Pour renforcer leur chance de voir le pollen arriver à destination, ces plantes ont des fleurs particulières : des pétales réduites, des étamines pendantes, une grande quantité de pollen, un pistil plumeux leur permettant de filtrer l’air… Enfin, un espace de vie dégagé, propre à la circulation du vent leur sera d’un grand avantage. Des peuplements ouverts (prairies, steppes) où les obstacles seront faibles et dont elles constituent la végétation dominante. Voilà pourquoi les plantes anémophiles sont des plantes sociales, aimant vivre avec leurs congénères, comme aimait à le préciser Jean-Marie Pelt. Le « jardin du vent » du Jardin des migrations du Mucem à Marseille évoque cette histoire.

 

© Véronique Mure

 

(1) Octavio Paz, Liberté sur parole (1958), éd. Gallimard, coll. Poésie,  Le figuier, p. 94

(2) http://www.cnrtl.fr/definition/vent

(3) Victor Hugo, Les contemplations, 1856.

(4) Olivier Cantat, Edwige Savouret et Laurent Brunet, Les anémomorphoses végétales : quelle signification géoclimatique réelle ?, Climatologie, vol. 6, 2009

(5) http://www.botanique-jardins-paysages.com/du-vent-dans-les-arbres/

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