Les fleurs hissent la couleur !

Les fleurs hissent la couleur !

«… j’étais fier de moi car je rapportais dans mon herbier une fleur de la forêt vierge, une fleur de la solitude, une fleur inédite, une fleur qui ne se laisse pas transplanter. C’est une variété de lis qu’on ne trouve qu’au plus profond de la jungle de l’Orénoque. Les Indiens l’appellent la fleur qui change de couleur. En effet, tôt, le matin, cette fleur est d’un blanc éclatant. Vers dix heures de l’avant-midi, elle est légèrement rosée. À midi, elle est d’un rouge vif. Au commencement de l’après-midi, elle se pare d’une teinte orangée qui passe, peu après, au violet intense. Dans la soirée, le violet tourne au bleu clair, bleu lumineux, couleur phosphorescente que ce merveilleux lis conserve toute la nuit pour redevenir blanc, à l’aube. C’est une énigme que j’ai passé toute ma vie à étudier sans en trouver le fin mot.»

D’oultremer à Indigo, Blaise Cendrars,

 

Les fleurs ont des noms de couleur ou bien est-ce l’inverse

La rose, le bleuet, la violette, la mauve, le fuchsia, le lilas…

Mais pourquoi les fleurs sont elles colorées ?

Force est de constater que ce n’est pas pour nos beaux yeux que les fleurs se parent de couleurs…

Les couleurs jouent avant tout un rôle utile pour les fleurs.

En premier lieu, il s’agit d’un rôle physiologique qui est souvent mal connu.  Ils servent entre autre de pigments protecteurs : antioxydants puissants, en piégeant les radicaux libres et assurant ainsi la protection de la plante vis-à-vis des agressions de la lumière solaire. Les fleurs de haute altitude, comme les roses de Colombie, se protègent de l’intense rayonnement ultraviolet à l’aide de pigments flavonoïdes.

Les fleurs usent et abusent également de la couleur comme mode de communication. C’est un de leur moyen d’attraction du règne animal, avec le parfum et le nectar. Les agences de com actuelles n’ont rien inventé à ce sujet. Attraction des pollinisateurs ou répulsion des prédateurs. En matière d’attraction les couleurs peuvent également assurer le guidage des insectes jusqu’au cœur de la fleur… Avez-vous remarqué les différences de couleur sur une fleur de myosotis, les rayures concentriques des fleurs de mauve, ou encore le pavage subtil des fleurs de digitales… Voyez la fleur du ciste à feuille de sauge : son centre jaune apparaît comme une cible entouré de la large corolle blanche. Une espèce voisine, du sud de la Méditerranée, le ciste porte-laudanum, présente une tache foncée oblongue à la base de chaque pétale ; ainsi, la source de nectar ne peut être mieux balisée. Toutes ces marques conduisent au même endroit… la source de nectar proche des organes reproducteurs de la fleur… [1]

Cependant la représentation qu’ont les abeilles, à qui sont souvent destinés ces signaux, des couleurs des fleurs, est très différente de la notre car leur spectre de vision est totalement différent.

En effet elles ne voient dans le rouge mais par contre voient dans l’ultra violet, couleur invisible pour l’homme. Elles confondent le jaune et l’orangé, le bleu et le violet et voient les fleurs blanches en bleu-vert…

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La fleur d’onagre nous apparaît d’un jaune uni ; pas de trace de signaux à nectar. En réalité, elle reflète aussi l’ultra- violet. Jaune + ultraviolet donne une couleur particulière visible par les insectes, que les scientifiques appel- lent “ pourpre des abeilles ”. Mais le mélange est composé de beaucoup de jaune et d’un peu d’ultraviolet en périphérie de la fleur, et de beaucoup d’ultraviolet et d’un peu de jaune au centre et sur les nervures. Les insectes voient donc un faisceau de traits plus soutenus convergeant vers un centre foncé, où se trouve le nectar. Chez les Fabacées, 88% des fleurs portent des marquages en UV, 70% chez les Lamiacées et 50% chez les Apiacées, les Liliales et les Campanulacées. Des pourcentages non négligeables.

À l’autre bout du spectre, le rouge n’est pas visible par les insectes.

Les fleurs rouges ne sont donc pas pollinisées par les insectes qui laissent ainsi le champ libre aux oiseaux… Ceci explique pourquoi notre flore européenne, majoritairement pollinisée par les insectes, est si pauvre en fleur rouge… Mais le coquelicot me direz-vous ? Les insectes perçoivent sur ses pétales des rayonnements UV invisibles pour notre œil. Et les bruyères, les cyclamens, les rhododendrons ? Les abeilles n’y voient que du bleu.

La non vision du rouge est aussi exploitée par certaines plantes. On peut voir par exemple des fleurs, virer du jaune au rouge après la fécondation… Comme pour se rendre invisibles pour les insectes butineurs, une fois leur « mission » de pollinisation accomplie… Observons une inflorescence du marronnier d’Inde au printemps. Les fleurs tout juste écloses sont blanc crème avec des taches jaunes au centre, servant de signaux à nectar. Quand la fleur est fécondée, les taches deviennent rouge. Les insectes ne voyant pas cette couleur, le guide vers le nectar disparaît. Ils négligent donc ces fleurs pour se concentrer sur celles qui restent à féconder.[2]

Les fleurs pollinisées par des chauves-souris ou par des papillons nocturnes privilégieront l’odeur à la couleur. Elles seront donc plutôt de couleur blanche et exhaleront un parfum suave et sucré pour les papillons et au contraire une odeur de moisi ou de rance pour les chauves souris..

Les mouches (diptères) ont une préférence pour les couleurs claires (blanc, rose, jaune ou vert) tout comme les insectes qui ont une activité crépusculaire. Les fleurs violettes ou bleues attirent quant-à-elles des mouches spécialisées dans la recherche du nectar. Mais les mouches peuvent aussi être attirées par des couleurs de chair en putréfaction rouge-violacée.

Les papillons diurnes qui sont des gourmands de nectar qu’ils vont chercher au fond de fleurs généralement tubulaires ou munies d’éperon, grâce à leur trompe suceuse. On dit que les papillons aiment le bleu, mais il semble qu’ils soient aussi friands du rouge ce qui montrerait qu’ils voient dans le rouge au contraire des abeilles.

Ne pas oublier, comme le notait déjà Gaston Bonnier au tout début du XXème siècle, que le parfum des fleurs et surtout la production de nectar jouent un rôle souvent plus important que les couleurs dans l’attraction des insectes.

La couleur des fleurs, d’après Augustin Pyrame de Candolle

On peut l’affirmer sans détour, Augustin Pyrame de Candolle (1778-1841) fut un de nos grands botanistes du début du XIXème siècle. Féru de classification il a son actif un essai de classification de la couleur des fleurs [3] en les divisant en deux grandes séries :

  • Série xantique dont le jaune semble le type, qui peuvent passer du rouge au blanc, mais jamais au bleu,
  • Série cyanique dont le bleu est le type, qui peuvent passer du rouge au blanc mais jamais au jaune.
série chroma

A ce stade, le naturaliste nous fait remarquer que toutes les fleurs susceptibles de changer de couleur ne le font en général qu’en s’élevant ou en s’abaissant dans la série à laquelle elles appartiennent.

Ainsi dans la série xantique les fleurs de Rosa chinensis mutabilis peuvent être chamoisé, jaune-orangé ou rouge. Celles des capucines varient du jaune à l’orange.

Quant à la série cyanique, les fleurs d’un grand nombre de Borraginacées, notamment le Lithospermum purpureum, varient du bleu au violet rouge ; celles de l’hortensia du bleu au rouge…

A des exceptions près (la fleur du Myosotis versicolor, par exemple, qui varie du jaune au bleu pâle ou les pensées qui présentent sur la même fleur des tons de jaune et de violet…. ) De Candolle nous enseigne qu’il y a un rapport entre ces séries de couleurs et la classification des genres botaniques.

A noter que la couleur blanche n’est point mentionnée dans ces séries. Pour s’en justifier, Augustin-Pyrame aura recours à l’expérience du peintre Pierre-Joseph Redouté, le « Raphaël des fleurs ». Celui-ci s’est acquis une grande réputation a peindre des fleurs blanches sur papier blanc, et cela grâce à une méthode fondée sur l’observation : il place derrière la fleur blanche qu’il veut représenter un papier identique avec celui sur lequel il va peindre, et il remarque que la fleur se détache toujours de ce papier par une teinte jaunâtre, bleuâtre, rougeâtre… Ainsi peut-on en conclure qu’il doit se trouver des fleurs blanches dans les deux séries.

La couleur rouge appartient, elle aussi, aux deux séries. Pour de Candolle il semblait que le rouge pouvait être obtenu par un maximum ou par un minimum d’oxygénation. Les diverses teintes des fleurs rouges différant beaucoup plus entres elles que celles des autres couleurs. Celles qui arrivent au rouge par la série xantique ont en général une teinte plus vive ; celles qui y arrivent par la série cyanique offrant des teintes qui approchent davantage du violet.

Au début du XXème siècle, reprenant les observations de de Candolle dans son ouvrage sur les « plantes originales »[4], le botaniste Henri Couplan tente de faire la statistique de la couleur des fleurs spontanées de la flore française. Ainsi, avec quelques approximations il trouve les résultats suivants, en lien évident avec les modes de pollinisation et présence des vecteurs correspondants dans les écosystèmes.

© Véronique Mure

Les pigments des fleurs et des feuilles

Les couleurs sont dues à la présence et à l’accumulation dans les cellules végétales, de pigments capables d’absorber sélectivement une partie de la lumière visible. Ce sont des pigments, semblables à ceux que l’on voit apparaître lors du changement des couleurs des feuilles à l’automne, qui donnent aux fleurs leurs couleurs.

Les fleurs et les feuilles possèdent trois types de pigments qui interagissent : la chlorophylle, les caroténoïdes et les flavonoïdes.

© Véronique Mure

Les plus répandus sont les pigments chlorophylliens qui donnent leur couleur verte aux plantes.

Les caroténoïdes (carotène et xanthophylle), pigments qui donnent les couleurs de jaune à orange, sont contenus dans les chromoplastes dans les cellules végétales. Ils préservent la chlorophylle d’une photo-oxydation lors d’un rayonnement intense.

Les flavonoïdes, quant à eux, sont localisés dans la vacuole (poche de réserve d’eau) des cellules de l’épiderme des fleurs. Ils donnent des couleurs jaune ou crème pour les composés flavoniques, alors que les anthocyanes donnent des couleurs rouge, rose, bleue, violet et pourpre.

Les anthocyanes paraissent, elles aussi, assurer la protection des tissus végétaux vis-à-vis des rayons ultraviolets. 95 à 99% de rayonnement incident peuvent être ainsi absorbés par les flavonoïdes contenus dans l’épiderme – et protègent les tissus chlorophylliens plus profonds.

A noter que la couleur des anthocyanes peut varier selon l’acidité du milieu : Rouge en milieu acide, bleue en milieu basique, et violet en milieu neutre. Les couleurs sont liées ici à la présence dans le milieu de sels métalliques, comme le fer, l’aluminium ou le magnésium qui, en modifiant les équilibres électronique de la molécule, jouent un rôle d’amplificateur de la couleur et stabilisent la molécule. C’est ainsi que le même pigment est responsable de la couleur bleue dans le bleuet et la couleur rouge dans le coquelicot, ou encore que les inflorescences d’hortensia passent du rose au bleu en fonction du type de sol dans lequel ils poussent.

Mais les fleurs noires n’existent pas, car elles se consumeraient du fait d’un excès d’absorption de la lumière solaire.

Quant aux fleurs parfaitement blanches, c’est-à-dire qui n’absorbent aucune longueur d’onde de la lumière, elles n’existent pas non plus, on l’a vu. Des fleurs peuvent paraître blanches, mais elles présentent en fait des nuances crème. Elles contiennent en effet des traces de flavone ou de chlorophylle, ainsi que des copigments qui absorbent dans l’ultraviolet et partiellement dans le violet afin de protéger les anthocyanes.

Les couleurs des fleurs au jardin

Le rapport des couleurs entre elles

Les couleurs chaudes (jaune, orange et rouge) égayent le jardin, tandis que les couleurs froides, (bleu, mauve, rose) sont apaisantes.

En terme d’équilibre visuel, « l’harmonie des couleurs ne peut ignorer les proportions mises en jeu. Goethe, se basant sur l’appréciation de la luminosité des couleurs, a établi des rapports harmoniques des couleurs du point de vue de leur quantité. Les rapports harmoniques pour les couleurs primaires sont : jaune 3, rouge 6, bleu 8; et des couleurs complémentaires : orange 4, violet 9, vert 6. »[5]

De même que chaque couleur possède une couleur complémentaire spécifique.

  • Rouge et vert
  • Bleu et oranger
  • Jaune et violet

Le contraste des complémentaires est une combinaison tout à fait particulière car si, sur le disque chromatique, les complémentaires sont diamétralement opposées, elles ont tendance à s’attirer réciproquement.

© Véronique Mure

Le bleu

La couleur des agapanthes, des lavandes, du perovskia, du nepeta, du gattilier ou encore de la vipérine,

Le bleu est une couleur peu lumineuse mais très appréciée, des abeilles et des bourdons notamment. Les fleurs bleues donnent l`impression d`espace, peut être parce que l’on associe facilement cette couleur au ciel et à la mer… [6]

Le bleu sert de faire valoir aux couleurs chaudes pour obtenir un contraste chaleureux ou au contraire à des coloris doux pour créer un ensemble harmonieux. Sa couleur complémentaire est le orange.

Les jardins bleus seraient donc des jardins doux, qui apaisent. Une qualité qui certes ne domine pas nos sociétés, mais qui y pointe, de plus en plus, son nez.

Le bleu au jardin déteindrait-il sur notre âme, lui ouvrant la porte du rêve, comme nous le suggère Guy de Maupassant ? Dans le langage des fleurs, le bleu pâle exprime une tendresse inavouée, discrète et idéale.

Un peu fleur bleue tout cela non ?

Le rose

Sédum, Anémones du Japon, pois de senteur, asters, ou même hortensia… les fleurs déclinent toute une palette de rose, de l’incarnat au rose bonbon, en passant par le fuchsia ou le lilas… des nuances de rose à n’en plus finir

Les fleurs tenteraient elles une opération de séduction ?

On le sait bien, le rose est la couleur de romantisme et de la féminité. Une couleur paisible avec laquelle le soleil de septembre doit redoubler de délicatesse pour ne pas l’écraser et en faire une couleur « à l’eau de rose »…

Le blanc

Le blanc exprime la pureté et l’élégance. Associé avec des feuillages pourpres il devient chaleureux, mais le gris le rend terne.

Le jaune

Le jaune symbolise la gaieté et la joie. Il attire les regards dans un jardin et l’illumine au printemps associé à une impression d`ensoleillement. Il éclaire les endroits ombragés.

C’est une couleur très lumineuse, trois fois plus que le violet par exemple, si bien qu’une tache de jaune dans le jardin peut-être trois fois plus petite qu’une tache de violet mais être aussi lumineuse.

Le rouge,

Le rouge, couleur chaleureuse, voire provocante, invite à regarder, mais mal utilisé il peut devenir agressif ! Il contraste bien avec le vert des feuillages, et domine toutes les couleurs. Le rouge et le vert étant des couleurs complémentaires.

 

[1] Vincent Albouy, les fleurs parlent aux insectes, revue Insecte n°133, 2004

[2] ibid

[3] De Candolle, Aug. – Pyr., Physiologie végétale ou exposition des forces et des fonctions vitales des végétaux, Béchet Jeune, 1832.

[4] Coupin, H, Les plantes originales, 3ème édition, Vuibert et Nony éditeurs, non daté (1920 approximativement)

[5] Cours Cécile Dauchez Harmonie des couleurs, ENSP 2016

[6] Michel Pastoureau, Dominique Simonnet, Le petit livre des couleurs, Ed. du Panama, 2005

Ils sont 4 commentaires

  1. Laure

    Merci pour cet article passionnant et poétique à la fois ! Je suis votre blog depuis un certain temps et je trouve vos articles toujours poétiques et emplis de douceur et de beauté. La lecture de vos articles est un plaisir à chaque fois renouvelé.


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